FANTASTIQUE

L'Office des Hautes Eaux

Je t'ai menti. C'est ta faute, aussi. Tu me crois toujours plus original, plus farfelu, plus conquérant que je ne suis. Quand je t'ai dit : je vais sur les traces de Marco Polo, je voulais seulement signifier que j'allais à Venise. Le voyageur et sa ville natale m'avaient fait rêver, enfant, sur une scène de théâtre. Je n'ai pas osé te raconter ce souvenir. Tu te serais moqué. Pense donc le spectacle culturel : une opérette, avec Luis Mariano dans le rôle principal, et le pont des soupirs en toile de fond ! Le premier se jetait du second, une nuit d'orage. Eclairs sinistres, tonnerre effrayant, chute d'un corps, bruit d'eau... et le héros sortait du canal parfaitement sec. Au premier rang où j'avais cru fermement être éclaboussé, j'étais bouche ouverte d'étonnement. Quelle était cette magie ? Qui avait accompli ce tour de passe-passe ?
Donc, tu vas être déçu : je n'ai pas traversé le Turkestan, ni le désert de Gobi sur un chameau pour me rendre à Pékin, je suis seulement monté cinquante minutes dans un avion. Et Marco Polo est le nom de l'aéroport dont les feux clignotaient dans un brouillard opaque qui bouchait nos yeux, glaçait nos peaux, accablait nos narines d'un mélange effroyable : 1/3 relents de poissons morts, 2/3 pestilence de raffineries. Venise et Porto Marghera se liguaient pour effaroucher les visiteurs. Je décidais de résister en pratiquant d'autres cocktails au Harry's bar, où trinquèrent tous les alcooliques notoires.
C'est là que je la vis, siégeant dans le capiton des banquettes avec autant de majesté qu'une Vierge trône au plafond d'une église byzantine. Elle était entièrement rouge, de sa coiffure végétale à la pointe de ses escarpins en python. Et sa main gauche, gantée jusqu'au coude de daim cramoisi, tenait une coupe emplie d'un liquide cerise, sur le bord de laquelle pendait une grappe de groseilles. Je m'approchais, et, de ma voix la plus suave, commençais de réciter :
« - Dans Venise la rouge
Pas un bateau qui bouge
Pas un pêcheur dans l'eau
Pas un falot...

Elle enchaîna (ou, plutôt, m'interrompit) :
- Seul un poivrot,
Qui veut une photo
...
Vous êtes le troisième ce matin à m'exhumer votre Musset. On se lasse...
Piqué, je décidais d'attaquer sur un autre front, et, désignant son verre, je crus bon de mépriser le breuvage :
- Champagne et grenadine, affreuse mixture.
- Champagne, certes, pour les bulles ; mais les trois gouttes qui les teignent sont le sang d'un doge, que nous avons décapité en 1355.
- Humour macabre, pratiqué dans un français sans accent, bravo mademoiselle !
- Je parle toutes les langues. Quant à mon humour, sachez que je le dois à mon père, gardien de l'île San Michele, où dorment passagèrement nos morts ?
- Passagèrement ?
- Oui. Il en arrive toujours de nouveaux, aussi devons-nous relever régulièrement les anciens.
- Et qu'en faites-vous ?
- Une nouvelle île. La prochaine Venise ne posera pas sur des pieux de bois, mais sur des ossements. D'ailleurs les pieux sont attaqués par des parasites, nous ne pouvons plus compter sur eux pour nous soutenir.
- Alors, Venise va vraiment sombrer ?
- Pas du tout. Nous avons d'autres projets pour elle.
- Racontez-moi.
- Impossible. Je suis liée par le secret professionnel.
- Car vous travaillez ?
- Evidemment, que croyez-vous
?
Je n'osais avouer que j'avais pensé à ce vieux « Catalogue des Grandes Putains et Plus Célèbres Courtisanes de la Sérénissime », jadis imprimé avec les adresses et les tarifs. Je la laissais continuer :
- Je suis employée à l'Office des Hautes Eaux.
- Et je ne peux rien savoir sur cet office ?
- Quelques détails, si vous promettez le silence
.
Je promis tout ce qu'elle voulut, pourvu qu'elle acceptât d'être mon guide. Elle consentit. Et commença par m'assommer de chiffres, de dates. Venise, fondée en 810, comptait 177 canaux, 400 ponts, 3000 calli ; les reliques de saint Marc avaient été apportées d'Alexandrie au XI° siècle, l'église de la Salute fut édifiée au XVII° ; la République tomba en 1797 et le campanile en 1902, le 14 juillet, à 9h55 ; l'empereur Barberousse s'était agenouillé devant le pape en 1177 et le roi Henri III de France fut reçu à un banquet de 3000 couverts en 1574. Toutes ces informations, que j'aurais pu trouver dans les livres si je les avais lus, m'intéressaient modérément. Mais la forme du discours était étrange, car en parlant de sa ville, ma demoiselle (ou : ma dame, qu'en savais-je ?) n'employait pas la troisième personne, mais disais je, comme confondue avec la cité. Et puis elle en venait à donner des détails amusants :
- Les 3000 couverts étaient en sucre, car j'ai toujours su filer cette matière aussi bien que souffler le verre... Ici, vous apercevez l'église san Sebastiano, dont tous les murs intérieurs sont couverts des fresques de Véronèse. Le peintre, à ce moment de sa vie, était poursuivi pour dettes et n'échappait à la justice que tant qu'il peignait dans ce lieu sacré. On prétend qu'il décora même les latrines d'une « bouche d'enfer », mais cela n'a pas été vérifié car les moniales de san Sebastiano n'ouvrent pas la porte de leur intimité... Là mourut le Tintoret, dont les descendants habitent toujours sa maison... Plus loin vécut l'Arétin... Sur cette place, une statue de Goldoni... A cet endroit même où vous venez de glisser, j'ai chargé Casanova dans une brouette, un soir qu'il avait trop bu. Il était fort lourd, croyez-moi et pour avancer plus commodément j'ai dû l'alléger de quelques sequins... A présent, levez la tête vers l'horloge de san Francesco Paola ; quelle heure indique-t-elle ?,
- La demie de neuf. Elle doit être arrêtée.
- Pas du tout. Simplement elle n'existe pas, peinte en trompe-l'œil sur le mur. Ne vous fiez pas à Venise, monsieur : je mens.
- D'où le masque ?
- D'où les masques, car j'use de plusieurs variétés, selon que je veux éloigner les importuns ou attirer les candides. Je me suis parfois couverte des bubons de la peste ou de la peau des cholériques.
- Et aujourd'hui, en quoi êtes-vous déguisée ?
- Je suis l'âme de Venise, monsieur. Son âme rouge, comme fut sa flotte, comme sont ses briques sous le marbre (car nos maisons aussi sont masquées) et la Salomé qui danse sur la mosaïque de san Marco ; rouge comme les lampes d'autel de toutes ses églises et la lanterne de ses anciens lupanars, le ruban au chapeau de ses gondoliers et le plumet du carabinier ; rouge comme le cœur de la pastèque, la chair de la tomate et les colliers de piments que vous trouverez sur nos marchés ; rouge comme le vin, comme le sang, la flamme des incendies et les gerbes de dahlias dont nous honorons nos morts, la rose que nous portons entre les dents chaque 25 avril, et même : rouge comme le Porto dont espèrent parfois me griser de grands vieillards, mes soupirants
.
Sur ce dernier mot, elle soupira ; et moi, devinant un regret, je la questionnais :
- Vous n'avez plus d'amoureux ?
- Hélas, monsieur... Que trop ! C'est bien ce qui retarde nos travaux. A la qualité a succédé la quantité. Et pour un Byron qui baisait mes doigts, un Wagner qui soulevait ma voilette, un Proust qui lorgnait mes chevilles, j'ai à présent 10.000 campeurs sauvages, qui offensent ma vue de leurs poitrines dépenaillées, de leurs cuisses brûlées au soleil, de leurs chevelures habitées. Ils couchent sur mes parvis, pissent contre mes murs, rotent entre mes ruelles. Ils sont partout et malgré les deux issues que possèdent toutes mes maisons, je ne parviens pas à fuir ces hordes, ces nouveaux barbares. Attila et Napoléon, j'en fis mon affaire, mais face aux touristes, je me sens impuissante.
- Vous parliez de travaux.
- Oui : ceux de notre Office des Hautes Eaux. Nous y serons après le pont de la femme honnête.
- Elle a donc existé ?
- Peut-être. Ou peut-être s'agit-il du vieux rêve que je fais, moi, Venise : être une femme honnête.
- Vous ne l'êtes pas ?
- Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je fus très vertueuse dogaresse et grande putain. Je suis la Vierge de tous les tableaux et la Véronica Franco du catalogue dont vous parliez précédemment. Je suis sainte Lucie, martyre, dont nous conservons la précieuse momie, enclose dans un cercueil de verre, comme Blanche-Neige, et masquée d'argent pour l'éternité.
- Masquée ?
- Oui. Le visage du cadavre doit être trop vilain. A moins que Venise n'ait voulu d'une sainte en carnaval. Tout ici se présente masqué, montre deux figures contradictoires. Sainte Lucie elle-même, qui doit protéger les yeux des enfants, doit aussi aveugler les cocus. Connaissez-vous une autre ville où une sainte se voit complice des adultères ?
- Je m'y connais fort peu en hagiographie.
- Et en hydrologie, hydrographie, hydrométrie ?
- Euh... Ma spécialité, c'est la photographie. Me permettrez-vous un portrait, sans le masque ?
- Impossible.
- Encore ! Mais vous n'avez que ce mot à la bouche. Quelle raison me donnez-vous cette fois ? Secret professionnel, de nouveau ?
- Je ne donnerai pas de raison. A vous de trouver.
- Je déteste les devinettes.
- Quel sentiment violent, appliqué à si modeste divertissement. Pour vous punir de cet excès, une autre devinette, que posa Marco Polo au grand Moghol : qu'est-ce qui peut construire du dur avec du mou ?
- Je ne sais pas. Je donne ma langue au chat.
- Vous avez tort, monsieur, il ne vous la rendra pas s'il est vénitien. La réponse à la devinette (que trouva le grand Moghol, plus obstiné que vous) était : l'hirondelle ou bien Venise .
- Je suis fatigué. Combien de kilomètres avons-nous parcourus depuis le Harry's bar ?
- Q'importe ? Nous sommes rendus. Voici l'Office des hautes Eaux
.
Ma demoiselle sortit une minuscule clef de l'intérieur de son gant et ouvrit la porte d'une maison. L'escalier qui menait à l'étage était fort sombre et je dus monter en tâtonnant, jurant, tombant. Sur le palier, une autre porte révélait une vaste pièce vivement éclairée, saturée d'ordinateurs et autres gadgets où je crus deviner des instruments de mesure, d'une haute précision. Et toutes ces machines cliquetaient, ronflaient, sonnaient, sous des néons aux lumières dures ou des écrans blafards. J'étais vaguement inquiet d'être arrivé là avec une inconnue, que son déguisement rendait incongrue dans un tel lieu. Je la priais encore :
- Otez votre masque, par faveur.
- Dans une heure, puisque vous y tenez, quand nous nous quitterons sur la rive de san Michele
.
L'évocation de cette île des morts n'était pas faite pour me rassurer. Ma demoiselle s'aperçut de mon trouble et se mit à rire, précisant :
- La nuit est bientôt achevée. Je dois rentrer chez mon père.
- Me laisserez-vous votre pantoufle de vair ?
- Je vous abandonnerai mon masque.
- Et me direz-vous le secret de l'Office des Hautes Eaux ?
- Vous ne le croiriez pas ;
- C'est une raison pour me le dire.
- Les Hautes Eaux, qui envahissaient jadis Venise une fois par siècle, reviennent chaque année depuis le construction de Porto Marghera. Et les pieux de nos fondations, je vous l'ai dit, sont rongés de parasites. Quelles forêts pouvons-nous abattre pour les remplacer ? Aucune de ce pays ni même d'Europe ne serait assez vaste. Songez, monsieur, que sous la seule église de la Salute, ils sont un million
...
Un million... Ce chiffre était le titre du livre de Marco Polo, dont on savait depuis fort longtemps qu'il avait beaucoup fabulé. Je commençais de croire vraiment que ma demoiselle était une menteuse, ainsi qu'elle l'avait avoué. Je la laissais continuer son récit, qui devint plus farfelu que je n'imaginais :
- Alors Venise, pour ne pas sombrer, Venise apprend à flotter.
Je fus pris d'un rire énorme. Je pleurais, j'étouffais, je crus en crever. Ma demoiselle attendait, patiemment. Quand enfin je fus calmé, elle poursuivit :
- Je vous avais prévenu que vous ne me croiriez pas. Et pourtant, vous
verrez : un jour prochain, je partirai au large, loin de touristes.
- Avec la digue et les rails du chemin de fer ?
- Non point. Pour détruire ces ouvrages qui nous enchaînent à la terre ferme comme l'anneau du galérien à son banc, j'ai mes brigades rouges, qui vous offriront ce beau feu d'artifice de ferraille et de béton explosant au ciel... Et moi, alors, n'ayant plus d'amarres, je m'en irai vers le sud. Je passerai les côtes de la Sicile et me glisserai dans l'Atlantique, par Gibraltar. On ne saura plus rien de moi.
- Nous vous retrouverons avec nos satellites.
- J'y ai déjà pensé. Ce pourquoi je ne partirai pas sans mes pigeons (que j'entretiens de rations quotidiennes depuis tant d'années et qui sont devenus plus nombreux que mes habitants) ; si vous cherchez à me reprendre, je fuirai de nouveau, grâce à eux, qui m'apprendront à voler. J'irai vers la lune, pour éclairer vos nuits, visiter vos rêves. Je suis Venise, immortelle, insaisissable, et qui vous tenait déjà, vous le savez bien monsieur le photographe, avant même que vous n'atterrissiez à Marco Polo.
- A propos : Marco Polo, où vécut-il ici ? Ou gît-il ?
- Sa maison a brûlé et sa tombe disparu dans la réfection d'une église. Marco Polo n'est nulle part et donc partout, comme moi... Voici l'heure, je dois vous quitter
. »
Elle courut vers la porte, dans les escaliers, franchit la seconde porte, et courut encore dans la rue. Je la suivais difficilement. Elle était légère, de tout l'organdi de sa robe, du tulle de sa coiffure. J'étais lourd de mes trois appareils. Je la vis héler un gondolier, s'éloigner sur la mer dans l'embarcation plate. Quand j'arrivais au quai d'où elle était partie, un masque rouge flottait sur l'eau sombre. Je l'ai pris. Si tu veux le voir, il est au mur de ma chambre noire, là où j'ai développé ces photos pour toi.

Octobre 1986


Cette nouvelle m'avait été commandée par L'affiche culturelle (revue régionale) pour accompagner la publication de photos du carnaval vénitien, photos confiées un week-end par l'éditeur de la revue, afin que je puisse m'en inspirer. Une seule suffit à nourrir mon imaginaire, comme on a pu juger. Le texte fut écrit le dimanche en six heures, et je pus rendre les photos dès le lundi, accompagnées de mon devoir.
La nouvelle qui suit fut dédiée à mes deux chats du moment - Marino et Meringue - car c'est à eux que je dus ce qu'il faut bien continuer de nommer l'inspiration : ils m'observaient alors que j'écrivais quelque liste d'achats à faire sur un tableau noir croché dans notre cuisine. Spontanément, j'ajoutais quelques miaous, avec, derrière une ligne verticale, leur possibles traductions ( j'ai faim, je veux jouer à la souris qui vole, etc.). Je présentais cette nouvelle au 11° concours de la meilleure nouvelle de langue française, organisé par Radio France Internationale, l'Agence de coopération culturelle et technique (en union avec 26 radiodiffusions nationales) par l'Alliance française et Le Monde. Les organisateurs du concours reçurent 680 textes, et le mien fut des quinze finalistes bénéficiant d'une publication collective chez Seghers (1989). Il fut également lu sur les ondes, par un comédien, qui me téléphona son enthousiasme.

FELURE

Je ne devrais pas la laisser seule, je le sais. Mais il faut bien que l'un de nous travaille, l'Homme ne vit plus en économie de cueillette. Vingt siècles de civilisation derrière lui. Derrière moi, Pierre Martin, cadre supérieur chez ISFR, Nogent-le-Rotrou, filiale française de Yoko Imamuschi, le plus performant des exportateurs de circuits intégrés. La fusée Ariane, c'est nous. Les postes T.V. qui implosent, c'est nous aussi (mais ça se sait moins : un ministre nippon a versé des pots-de-vin, envoyé des chrysanthèmes). Donc, chaque jour dès huit heures, je me flatte le feu du rasoir avec l'eau de Guerlain, je me serre la cravate sous le col cassé, j'embrasse ma femme qui dort encore, et, au volant de ma Toyota de compétition, j'allume la première cigarette turque. Vingt minutes de plaisir pur dans la fumée bleue. Je suis toujours le plus rapide à démarrer, quand le feu passe au vert. Même à l'arrêt, j'effraie les piétons. Surtout les vieux, qui lambinent sur les passages protégés en allant chercher leur pain frais. Ou les mères de famille menant leur progéniture à la crèche. Je casse les baguettes, je frôle les poussettes, les freins crissent, les vieux flageolent, les femelles hurlent, je bande. Ils n'ont qu'à rester chez eux. Sucez des biscottes, torchez vos mioches, je leur dis, et laissez passer les hommes utiles à la nation. Moi, j'ai mis les ascendants à l'hospice, et les descendants sont demeurés dans ma queue. Encombrement minimum, pas de cris, pas de saletés. Tout pour être heureux. Tout, j'ai répété au psychiatre de ma femme. Mais lui, il doute. C'est son job. Et il insiste que je ne devrais pas la laisser seule.
Il n'a pas complètement tort : dès que j'ai passé le seuil de notre pavillon, elle fait des conneries. Hier elle arrachait le papier peint de la cuisine. Demain elle fera déborder la baignoire. Ou elle se suicidera. Trois fois elle s'est tailladé les veines, deux fois elle a avalé le contenu de l'armoire à pharmacie. Les lames étaient usagées, et les doses prescrites pouvaient être largement dépassées. Mais il n'empêche : l'ambulance devant notre porte cinq fois en dix-huit mois, c'est moche pour mon standing.
Alors, pour ne plus la laisser seule, je lui ai offert un chat.
L'idée m'en est venue hier, au moment où j'écrasais celui de nos voisins. Un pelé de gouttière, sans plus d'importance que ses maîtres. Deux fainéants d'écolo, qui élèvent des abeilles et offrent du miel à ma femme. Cent fois je lui ai interdit de les fréquenter. Je suis persuadé qu'ils se droguent, avec les pavots de leur potager, ou la colle à bois de leur atelier. Pour en revenir au chat, le notre, il est vacciné, tatoué, porte un collier anti-puces. J'aurais préféré un chien, j'avais déjà choisi un jeune Doberman, mais j'ai crains qu'il ne pisse sur les tapis quand ma femme oublierait de le sortir. Ispahan, dix-huitième siècle, dans la salle à manger, Chang-Hai, fin dix-neuvième sur le palier de notre chambre. Presque le prix de ma Toyota, ça mérite le respect. J'ai une bonne assurance. Et une alarme sur ma porte blindée. Il ne sera pas question de chatière.
L'animal a beaucoup séduit.
J'ai pu partir tranquille pour Nagasaki. Voyage d'affaires et d'agrément. Magnifique. Parfaitement organisé par mademoiselle Leriche, la secrétaire d'ISFR, rien à redire. J'ai rencontré des gens importants, qui m'ont salué très bas, et une geisha qui a tenu à me faire du thé et me jouer de la flûte avant de me tailler une pipe. Cette civilisation a une autre allure que la notre, je confirme. J'ai bu du saké, vomi du poisson cru. Je me suis promené dans un jardin zen. C'est propre. J'ai assisté à un combat de lutteurs sumo, très impressionnant, et baillé à une représentation de théâtre kabuki. Bref : je rapporte des souvenirs pour toute une vie. Et des cadeaux pour les dames : un kimono et une ombrelle en papier pour ma femme, un phallus de pierre pour mademoiselle Leriche. Elle s'en servira comme presse-papier, je l'aurai sous les yeux quotidiennement.
Ma femme a refusé de mettre le kimono, et donné l'ombrelle aux griffes du Siamois. En deux semaines de mon absence, il est devenu maître chez moi, c'est intolérable. Il lacère nos fauteuils, éparpille les papiers de mon bureau, pisse contre les roues de ma Toyota, chie dans mes chaussures. Tout ça sous le regard indulgent, presque amusé, de ma femme. Et quand je crois le saisir pour le corriger, il disparaît sous un meuble, d'où il pousse des cris de terreur. Ma femme survient alors, et le rassure en miaulant doucement. En miaulant : parfaitement. Elle imite à s'y méprendre. C'est le plus terrible des changements. La première fois que je l'ai entendue, je fus si stupéfait que je n'ai rien dit, lâchant brusquement le balai dont je poursuivais l'animal. La seconde, je l'ai priée de se montrer raisonnable, de ne pas régresser de cette manière. Elle s'est empourprée d'une colère subite, et m'a jeté, cinglante : « Devenir un chat ne me paraît pas une régression, mais un progrès. Si tu préfères, cependant que le chemin de l'une à l'autre espèce aille dans le sens inverse, je ferai mon possible pour apprendre notre langage à cette bête. » Puis elle a tourné les talons, quitté la pièce. Le chat filait derrière elle. J'ai cru leur voir la même démarche chaloupée. Pour me remettre de cette hallucination, et me calmer, j'ai voulu écouter un peu de musique. Concerto pour violons et violoncelle, opus 14, sous la direction de Seiji Ozawa. Elle avait brisé le disque. Le chat n'aimerait pas ces instruments, a-t-elle prétendu. Je l'ai giflée. Elle a soufflé, craché, feulé. L'autre fauve était devant elle, comme pour faire barrage, tout son poil hérissé, ses babines retroussées. Ils me firent peur tant je leurs sentis de complicité. Je reculais, et claquai la porte à mon tour. Une vitre se fracassa. J'entendis rire ma femme ; de ce mauvais rire qu'elle monte trop aigu, juste avant de choir dans les frissons et les larmes. J'aurais dû rester, pour la pousser vers une douche froide, car je savais que ses jambes ne l'y porteraient plus, et qu'elle resterait couchée sur le carrelage de la cuisine, repliée en fœtus, secouée de hoquets, cherchant son souffle comme un poisson hors du bocal. Mais j'étais trop furieux pour lui venir en aide cette fois. Je suis retourné au bureau d'ISFR. J'ai travaillé deux heures au rapport 25, et j'ai relu trois fois le contrat 74H sans parvenir à lui trouver aucun vice de forme. Il faisait nuit. Le phallus de pierre polie brillait sous la lampe. Je me mis à fouiller les tiroirs de mademoiselle Leriche. Je n'y découvris rien de particulier, hormis un flacon de vernis à ongles carmin. Je l'ouvris pour en respirer le parfum piquant. Et, le petit pinceau en main, je dus résister à la tentation de badigeonner le phallus. J'hésitai un moment, puis refermai flacon et tiroir. L'odeur de laque rouge continuait de flotter dans la pièce, luttant avec celle du papier carbone. J'ouvris la fenêtre quelques minutes. Il faisait très doux, et une lune d'estampe japonaise grignotait les nuages. Je me sentais mieux. Je rentrai chez moi. Silence, obscurité, femme et chat invisibles. Ils étaient probablement installés à dormir dans la chambre d'amis. J'occupais le milieu du lit conjugal, face au tableau couleur d'épices de Yasse Tabuchi. Je m'endormis brutalement. Vers l'aube, je rêvais d'orage.
Il avait plu. C'était dimanche, et je ne pourrais pas tondre la pelouse. Je lus les dernières pages du roman de Kawabata Les belles endormies, en attendant mon petit déjeuner. Il ne vint pas. Je me levais. La maison était déserte, mais dans la cuisine, sur la table, deux bols gardaient des traces de lait. J'entendis remuer des caisses dans le grenier, la seule pièce que je n'avais pas visitée en sortant de ma chambre. Je fis bouillir l'eau de mon thé au jasmin et déjeunai debout. Ensuite je pris un bain, me rasais minutieusement. Et comme aucune odeur n'annonçait qu'on préparait le repas de midi, j'allai manger au restaurant.
La clientèle était différente de celle que je voyais en semaine. Plus familiale, bruyante, hésitant sur les menus, exigeante pour le vin. Seul, je me sentis incongru.
Je rentrais chez moi en faisant un détour par l'autoroute, histoire de pousser la voiture au maximum de sa vitesse. Je crus voir l'éclair photographique d'un radar. Ma montre Seizo marquait quatre heures.
Les caisses du grenier, descendues sur la terrasse encore humide, étaient ouvertes, et vidées. Ma femme en avait sorti tous ses jouets. Je trouvais les poupées assises sur la canapé de cuir, par ordre de tailles, leurs yeux aveugles tournés vers le récepteur de télévision. Elles regardaient un dessin animé, de la série Tom et Jerry. Un petit ours, posé sur la chaîne hi-fi, tournait en même temps qu'un disque de comptines. Et une souris mécanique vint terminer sa course désordonnée contre ma chaussure gauche. Je retirai mon pied brusquement et me réfugiai dans la cuisine. Il n'y avait personne. Mais sur le mur clair un vieux tableau noir était accroché, et des craies de couleur jonchaient la table, entre les bols. Une main appliquée avait tracé une leçon au tableau, sur deux colonnes, que séparait une ligne verticale. A gauche des mots inconnus semblaient reproduire différents miaulements, et, à droite, ce que je pris pour leur traduction énonçait : je veux du lait, j'ai besoin de faire pipi, j'aimerais jouer au bouchon qui vole, une puce m'a mordu derrière l'oreille, je vais dormir, j'ai attrapé un oiseau, où est l'ouvre-boîte ?
J'effaçais la leçon, avec l'éponge de la vaisselle. Mais le tableau était usé, et les mots reparurent en séchant, noirs sur noir, comme dans le négatif d'une photo. Je retournai au salon éteindre le téléviseur, arrêter le disque. La souris mécanique était culbutée sur le dos. Je montai à l'étage, d'où venait la voix de ma femme. Elle était assise sur notre lit, en tailleur, le chat au creux de sa jupe. En forçant un peu l'intonation, elle lisait un conte de Perrault à l'animal. Mon apparition suspendit la lecture et le ronronnement. Quatre yeux bleus fixèrent l'intrus. Aucun de nous ne parla, ni ne miaula. J'entrepris de ramasser tous les livres d'enfant semés dans la chambre, et je les rassemblais en pile sur une table de chevet. Je mis beaucoup de soin à édifier cette pile, car je sentais que tout autre geste pouvait être dangereux pour ma femme, pour moi, ou pour le chat. Je voulais être doux avec cette folle que j'avais épousée. Elle était troublante dans ce nouveau rôle de lectrice, posée sur le lit comme un nymphéa pourpre à la surface liquide d'un étang. Je lui caressais les cheveux. Le ronron reprit. Mais le chat avait quitté la pièce. C'était ma femme qui ronronnait. Je courus m'enfermer dans la salle de bain, y pris une douche glacée. Quand je reparus sur le seuil de notre chambre, hésitant, ma femme n'était plus là. Mais il restait d'elle, imprimée en creux sur la couverture, la forme adorable de ses fesses rondes et de ses petits talons. J'embrassais cette belle empreinte, qui disparut quand je voulus y enfouir mon visage. Je continuais de ramasser tous les journaux épars dans la maison. Sur la troisième marche de l'escalier, je trouvais un jeu de mikado. J'en proposais une partie à ma femme, alors qu'elle battait des œufs en omelette. Le chat léchait les coquilles. Elle accepta, pour après dîner. Je mangeais en tournant le dos au tableau. Le chat était assis entre nous, sur une chaise haute de bébé, d'où il surveillait nos assiettes. Il ferma les yeux quand je pelai une orange, et les rouvrit quand ma femme jeta les fines baguettes du mikado à travers la table. Ses pupilles se dilatèrent, et, d'une patte preste, il joua le premier. Nous fîmes quatre parties. Le chat trichait, et je laissais faire, pour être agréable à ma femme. Vers onze heures, elle déclara qu'il était temps de dormir, qu'il y avait école le lendemain. Je ne relevais pas sa dernière phrase. Nous nous couchâmes. Je veillais un moment son sommeil, tandis que le chat regardait la lune derrière le rideau.
Je n'entendis pas la sonnerie du réveil. J'arrivais en retard au bureau. Mademoiselle Leriche était inquiète. Cet état la rendait volubile. Mais je ne parvenais pas à écouter ses paroles, à répondre à ses questions, toute mon attention fixée sur ses ongles peints. A midi, je l'invitais à ma table, dans notre restaurant habituel. Elle accepta, et une nouvelle fois je fus distrait de la conversation par ses ongles, taches rouges volant des couverts à la carafe et de la carafe au verre.
Le soir, je proposai à la secrétaire de la raccompagner chez elle. Elle accepta également. J'entrevis sa cuisse au moment où elle monta dans ma Toyota. Devant la porte de son immeuble, elle m'offrit d'entrer, pour boire l'apéritif. C'était un affreux mélange de sa fabrication. Je lui demandai si elle n'y avais pas mis du vernis à ongles. Elle ne comprit pas que je plaisantais, et rougit. Je me précipitais sur elle, qui se défendit très peu. Elle était vierge, comme j'avais toujours soupçonné. Elle fut très amoureuse. Je n'osais pas la quitter après les ablutions d'usage, et j'acceptais de dîner avec elle. Je bus beaucoup trop, et me montrai incapable de lui rendre un nouvel hommage au dessert.
Je rentrais chez moi sans savoir l'heure. J'avais oublié ma montre sur le lavabo de mademoiselle Leriche. Ma maison était un cube noir, opaque, hostile, silencieux. J'eus du mal à trouver la serrure, à tourner la clef, et je montais l'escalier en chancelant. Je me déshabillais en désordre, sans allumer la lampe, et je tombais sur le lit, auprès de ma femme. Elle ne bougea pas, ne demanda rien. Je crus qu'elle dormait. Mais bientôt je la trouvais froide, et raide. Je n'entendais qu'une respiration, qui était celle du chat, couché contre son flanc, de l'autre côté du lit. Je rouvris les yeux, donnai de la lumière. Ma femme était morte. Sur la couverture, mêlés aux baguettes du mikado, il y avait des tubes de médicaments, vides. J'allais me mettre à hurler, quand j'entendis le chat parler. Il ne prononça qu'une phrase, très distinctement : " Tu n'aurais pas dû la laisser seule ".

Mars-avril 1987
Titre du recueil collectif : "Les Fantômes de Philomène"



Mon chat Marino (qui accompagna ma vie près de dix-huit ans) intervient aussi dans le texte suivant, qui est la transposition d'une aventure vécue par une amie lorsqu'elle habitait un manoir ... hanté. J'avais initialement prévu de conter les visites du fantôme telles qu'elle-même, son mari et ses enfants les avait vécues, en précisant le nom de ce manoir hanté (qui tient plus de la maison-forte, et où furent tournées quelques scènes d'un très beau film avec Françoise Fabian et Maurice Ronet). Mais mon amie me déconseilla de prendre le risque de contrarier les propriétaires du manoir (lesquels ne songeaient plus à l'habiter, trop dérangés par les visites de l'encombrant aïeul). J'ai donc renoncé au récit fidèle pour une nouvelle :

Chambre d'hôte*

La canicule sévissait sur tout le pays, et, à mesure que je m'enfonçais vers le sud, elle semblait révéler une menace : pour moi, dont l'attente de conductrice baissait au fil des heures, des kilomètres ; pour mon vieux chat, que j'avais eu l'extravagance d'emmener. Le goudron fondait, le paysage devenait flou, Marino haletait. Je ne savais plus où je me trouvais car, pour lire la carte, il aurait fallut m'arrêter, ce qui aurait encore augmenté la température à l'intérieur de la voiture. Les champs, vaincus par la sécheresse, étaient jaunes, roux, pelés, et plus aucun animal n'y demeurait visible, hormis un corbeau perché sur une pancarte, bec largement ouvert vers un ciel sans pluie. La souffrance de l'oiseau me fit négliger de lire ce qui était écrit sous ses pattes ; je me ravisai, opérant une marche arrière jusqu'à cette croisée d'un chemin que j'avais ignoré. Je lus, en caractères pâlis par un soleil impitoyable : Maucrois 3 km chambre d'hôte. Le corbeau s'envola à mon approche, lourdement, et continua son agonie dans un fossé. Je m'engageai dans cette voie étroite, caillouteuse, craignant le danger nouveau d'une crevaison. La montée était rude, tout en virages, et le moteur peinait. J'aperçus enfin un rideau d'arbres, quelques pierres, qui me tirèrent des larmes d'émotion. Les pierres appartenaient à un mur d'enceinte, en partie effondré, mais où se dessinaient encore le souvenir de six tours et l'arche d'une porte à pont-levis. Je roulai très vite sur l'assemblage de poutres et de traverses de chemin de fer, grossièrement assemblées, qui remplaçaient l'ouvrage médiéval, et je freinai brutalement dans une vaste cour vide, sans ombre, où une grosse maison dormait, toutes ses ouvertures fermées à la brûlante lumière. Je quittai la voiture, mon chat sous le bras, et martelai la porte de mon poing libre. Je ne perçus aucun bruit, mais, deux ou trois minutes après mes coups vigoureux, on m'ouvrit : une petite silhouette maigre, vêtue de noir, à laquelle je demandai, me précipitant dans la pièce fraîche : « Avez-vous de l'eau ? Du lait ? » La silhouette me répondit : « De l'eau minérale, car le puits est à sec, et du lait de chèvre. » C'était une voix de femme, dont je commençai à distinguer les traits car mes yeux s'habituaient à la pénombre. Elle me servit un verre, d'une bouteille tirée d'un réfrigérateur, et une tasse pour Marino, d'une jatte qui caillait sur l'évier. Le chat refusa de boire ce fromage inconnu, au parfum violent. Je crus l'excuser en précisant : « C'est un animal urbain, qui ne connaît que le lait de vache, trafiqué, en carton. » Mon hôtesse proposa d'essayer l'eau, en versa un bol, que l'assoiffé accepta. Je poussai un soupir de soulagement : nous étions sauvés ! Je ne voulais plus bouger de ce ventre sombre, ne plus retourner dans ce désert calciné me séparant de la Normandie. Je m'informai de la chambre, où je voulais me reposer, quels qu'en fussent le prix, le confort. La femme m'y conduisit, mais sembla en proie à une hésitation au moment de m'y laisser, me précisant : « Mon parent n'aime guère les chats ». Je l'assurai que Marino était fort civilisé, et qu'il ferait ses besoins dans le bac en plastique que j'avais tiré de la voiture en même temps que lui, avec le sac de litière. J'ajoutai pour conclure (car je sentais le sommeil me presser) : « Votre parent n'aura pas à se plaindre de lui. » L'hôtesse n'insista pas, referma la porte. Je m'écroulai sur le lit, sans un regard pour le décor. Marino négligea également sa tournée d'inspection, habituelle dans les lieux nouveaux, et s'allongea à côté de moi, ronronnant d'aise. Je perdis conscience immédiatement.
Un coup frappé à la porte me réveilla. J'étais glacée d'une sueur refroidie car je m'étais allongée dans ma robe légère, sans me couvrir, alors que la chambre, protégée par l'épaisseur des murs, était fraîche. Il me fallut quelques instants pour comprendre où j'étais. On toqua une seconde fois et une voix que je reconnus pour celle de mon hôtesse s'excusa : « Vous avez priée d'être avertie pour le dîner. » Je remerciai, promis d'être au rez-de-chaussée dans les minutes suivantes. Je m'ébrouai, tirai sur mon vêtement pour tenter de le défroisser, passai ma main dans mes cheveux afin de leur rendre un semblant de volume. Je remis mes sandales poussiéreuses sur mes pieds sales, et m'inquiétai de savoir si Marino souhaitait dîner. Il ne souhaitait pas, préférant continuer sa sieste. Je me rendis dans la vaste cuisine où j'avais été accueillie. La table était dressée pour quatre personnes, sur une nappe ancienne, éclairée par deux grands chandeliers. La vaisselle était également ancienne : assiettes de porcelaine, à filet d'or et monogramme, verres gravés, couverts d'argent. Un homme se tenait debout près de mon hôtesse. Ils semblaient m'attendre. Je pris place. Ils ne s'assirent pas, récitèrent un bénédicité. Je me sentis gaffeuse, me relevai, marmonnai avec eux, me signai. Ils s'installèrent. Je fis de même, surprise de les voir commencer le service sans attendre le quatrième convive. Etait-ce le parent ennemi des chats, qui montrait son hostilité en boudant le repas ? Je n'osai poser la question, dans la crainte d'une nouvelle gaffe. Et puis j'étais affamée, la volaille qui achevait de rôtir dans la cheminée semblait délicieuse, le pâté qui la précédait, assortie d'une confiture d'oignons, embaumait également. Je complimentai la cuisinière, qui remercia. Ils étaient aimables tous les deux, et, le vin aidant, je devins bavarde. Je les fis rire même, de ce rire silencieux des êtres ordinairement tristes, qui n'ont pas coutume d'être divertis. Nous nous quittâmes pour la nuit comme si nous nous connaissions depuis longtemps. J'obtins même une assiette pour Marino, avec des reliefs de volaille.

Une semaine s'écoula dans cette quiétude. La chaleur continuait à sévir, mais la maison, que j'appris à connaître, nous protégeait. Nous ne sortions qu'à la nuit tombante, l'hôtesse et moi, pour de longues promenades sous les étoiles, avec Marino en laisse. Je devinais que je passais pour une originale dans mon comportement avec mon chat, mais on n'évoqua plus le parent hostile, qui, demeurant invisible, continua à bouder les repas. Je ne découvris pas où il se tenait reclus. J'étais curieuse mais ne me sentais pas coupable car j'avais proposé un supplément d'argent, qui avait été accepté, pour la présence de mon chat. Mes hôtes semblaient s'être pris d'affection pour lui car il était royalement nourri, régulièrement caressé. Monsieur de Maucrois déclara d'ailleurs, lors d'une partie de bésigue au salon (un jeu qu'il m'avait appris) : « Le roi Louis XIII en a bien jugé d'interdire qu'on brûlât ces malheureuses bêtes en place de Grève, aux feux de la saint Jean. » Mise en confiance par cette affirmation - qui révélait un érudit dans mon partenaire de cartes - j'osai demander : « Et votre parent ne se rend pas au jugement d'un roi ? » Je n'entendis pas la réponse car, dans la cuisine, une pile d'assiettes se fracassa. Je quittai le jeu, pour aider madame à ramasser la vaisselle cassée. Albina de Maucrois n'était pas dans la pièce, où tout demeurait en ordre, les assiettes et les verres intacts sur l'égouttoir. Perplexe, je revins au salon, m'informant auprès du joueur : « Aviez-vous entendu ? » Il répondit par l'affirmative, ajoutant sans se départir de son calme : « Cela arrive. Jouons. » Je repris la partie, que je perdis par distraction. Cela arrive me semblait sibyllin. Je demandai finalement la nature de ce que j'avais entendu, soupçonnant l'ennemi des chats occupé à quelque violence sur la patrimoine de la maison. Mon hôte prit le temps de ranger les cartes dans un tiroir, de rouler le petit tapis de velours dans un autre, avant de se décider à cet incroyable aveu : « Notre parent est décédé depuis longtemps, mais les circonstances de sa mort nuisent à son repos éternel. Il erre dans cette maison, s'y montre parfois susceptible. » Entendant cela, j'étais partagée entre l'envie de rire et la compassion pour mes hôtes, que leur grand isolement rendait vulnérables, crédules, effrayés. Je choisis de badiner : « Et le cher homme dort dans ma chambre, peut-être ? » Monsieur de Maucrois eut un regard chaviré, embué de larmes, pour me recommander : « Ne riez pas, madame. C'est une affaire sérieuse, qui occupe notre famille depuis sept siècles. » Je notai qu'il ne m'appelait plus par mon prénom, alors que j'avais cru devenir quelque peu intime grâce au bésigue. Je me levai, à mon tour refroidie : « Bonsoir monsieur. Je m'en vais terminer la partie avec votre aïeul. » Il se signa, ajoutant : « Dieu vous en préserve. »
En fait, j'étais furieuse. Cette histoire absurde me gâchait mes vacances car, si je ne croyais pas aux fantômes, je sentais bien que mon incrédulité allait empoisonner le climat aimable de la maison. Il me faudrait peut-être abréger le séjour, retourner sur les routes torrides, alors que Marino se rétablissait à peine du voyage infernal. Je fus très longtemps à ressasser ma colère avant de m'endormir. Et, malgré moi, je tendais l'oreille. La maison demeura parfaitement silencieuse, et la nuit n'était troublée que par le vol lourd du grand-duc logeant dans l'échauguette ruinée. Marino ronflait légèrement, l'estomac chargé.
Je me réveillai dans de meilleures dispositions, décidée à être conciliante, afin de pouvoir passer une seconde semaine de repos dans ce havre de fraîcheur, où la table était excellente, la télévision inconnue, la compagnie paisible - pour peu qu'on respectât son originalité. Je me morigénai à voix haute en faisant ma toilette : « Les Maucrois supportent ton gâtisme animal, tu peux bien tolérer leur fantaisie fantomatique. » Je présentai mes excuses dès le petit-déjeuner : « Je me suis emportée, pardonnez-moi. C'est une situation si nouvelle pour moi. » Les Maucrois se consultèrent du regard, madame eut un signe d'assentiment et monsieur annonça : « Ce soir, en place de notre bésigue, je vous raconterai... »
J'attendis la nuit avec impatience, abrégeant la promenade vespérale, au grand dam de Marino, qui, au retour, ne prit pas la direction de l'escalier pour aller dormir sans m'attendre. Il sauta sur le fauteuil du fantôme (il y avait en effet, dans chaque pièce, un siège réservé à l'hôte invisible) ; je l'ôtai prestement de là, l'installant sur mes genoux alors que je me calai dans un fauteuil crapaud, prête à ouïr le formidable récit dans le meilleur confort possible. Monsieur de Maucrois était de trois-quart par rapport à moi et ne m'accorda pas un regard pendant toute l'histoire. Assise dans une bergère, Albina tricotait, un modèle compliqué, au point d'Irlande, où elle devait sans arrêt compter les mailles, si bien que je ne pus non plus voir ses yeux, à aucun moment.
Sigismond du Mont Brûlé, notre aïeul, eut deux fils, dont l'aîné se croisa, sous saint louis. Pour acheter son équipage, ses gens, il fallait plus d'argent que n'en possédait un modeste vassale ; et le seigneur vendit des terres promises au second fils, qu'on relégua dans un monastère. Adalbert s'illustra en Terre Sainte, revint fortune faite, épousa une riche héritière. Gente et belle dame de haut lignage, précisent les archives du temps. Le père mourut, le mère se retira dans un couvent, abandonnant tout son douaire à cet aîné si brillant, qui donnait moult fêtes en ce château. Il invitait le jeune moine, hâve, famélique, rongé de tristesse, le faisant asseoir auprès de son épouse. Et quand il partait chasser, il les laissait en compagnie car ils semblaient s'entendre comme doivent faire gens d'honnête parentèle. On dit aussi que l'épouse, qui venait du pays d'en bas, n'était pas accoutumée aux violents orages de nos montagnes, et que la présence du petit moine la rassurait quand le tonnerre claquait sur les toits. Et c'est par un jour d'orage que le destin frappa. Adalbert forçait un dix-cors quand le ciel commença de gronder. Pour une raison inconnue, il abandonna la poursuite, rentra bredouille, bien avant l'heure habituelle. Personne ne semblait l'attendre, et une servante même, qui tenta de le retenir en cuisine, lui parut effrayée. Soupçonnant quelque mystère, sans ôter sa tenue ni poser sa dague, il monte à la chambre de sa femme, qu'il trouve couchée nue avec son frère. Sans sa bure, le petit moine n'avait plus son regard triste, et il était encore si chaud d'amour qu'il crut son aîné capable d'indulgence . Mais l'autre avait son âme de chasseur frustré de proie. Il enfonça sa dague dans le cœur du coupable.
A ce point du récit, le conteur marqua une pause, se bourra une pipe. L'horloge sonna minuit. Je n'avais pas sommeil. Je voulais la suite de l'histoire, comme lorsque j'étais enfant et que ma mère me lisait un conte pour m'endormir. Mais je n'osais pas bousculer mon hôte, car les années m'avaient appris à être patiente - ou à faire semblant. Monsieur reprit la chronique familiale.
C'est de ce jour que notre patronyme du Mont-Brûlé, purement géographique, fut changé en Maucrois, abréviation de mauvais croisé. Après avoir accouché d'un fils dont elle seule savait qui en était le père, l'épouse infidèle et désespérée fut enfermée. Par ordre du mari trompé, le sang de l'assassinat n'avait pas été lavé dans la chambre d'amour. Il serait toujours présent sous le parquet et les tapis recouvrant le sol. Quant au corps du moine, il ne fut pas porté en terre sanctifiée, mais jeté aux chiens, comme une hure de sanglier.
Il y eut un nouveau silence, qu'interrompit Albina me demandant : « Et vous voudriez qu'une si malheureuse victime repose en paix ? »
Comment répondre ? Il eut fallu avouer que je ne croyais pas plus en Dieu qu'aux fantômes. C'était heurter la foi austère de mes hôtes. Et devoir me lancer dans des spéculations théologiques que l'heure tardive me décourageait d'entreprendre. Je détournai la question d'une autre : « N'y a t' il rien à faire pour assurer ce repos ? »
Monsieur de Maucrois me regarda enfin : « Sans doute. Mais personne n'a encore trouvé. »
Je me retirai sans rien ajouter, Marino endormi dans mes bras. Il pesait de ses ordinaires agapes, et je songeai alors que je n'avais pas obtenu, lors du récit, le détail révélateur quant à l'hostilité du moine vis-à-vis des chats. Je me promis de poser la question le lendemain, ou un autre jour, quand le moment me paraîtrait favorable.
Je dormis tranquille, et mes hôtes s'en réjouirent car ils avaient craint de susciter des cauchemars avec leur tragédie médiévale. Je les rassurais : « C'est votre histoire, votre énigme. Moi je ne suis qu'une passante de hasard, je ne peux être concernée. » Et je me resservis en confiture. Framboises et mûres, faite par Albina, elle était délicieuse. J'en mis jusque dans les trous des larges tartines, et, en apparence appliquée à ce chef-d'œuvre gourmand, j'interrogeai : « Vous ne m'avez pas révélé pourquoi les chats déplaisent au fantôme. » Albina répondit : « Ce n'est qu'une supposition. Au 13° siècle, cet animal tenu pour diabolique n'était chéri que des sorcières. » Je ne pus m'empêcher de sourire en m'imaginant assise sur un balai, Marino en croupe, volant vers quelque sabbat. On vit le sourire, on argumenta : « Nous ne savons rien de ce qui réjouit ou attriste notre fantôme. Nous supputons. Nous ignorons jusqu'à son prénom, il n'est jamais signalé que comme le frère cadet ou le moine. Comment s'adresser à lui dans de telles conditions ? » J'avais terminé ma tartine, vidé mon bol, je proposai : « Dites des messes, faites tourner les tables. » On soupira que tout avait été tenté sans succès, et, ayant senti la pointe de dérision mise dans mes propositions, on coupa court, allumant la radio pour écouter le bulletin météorologique. Des orages mettraient fin à la canicule. La chaleur, si sèche, était d'ailleurs devenue poisseuse, et le ciel prenait un teint plombé.
Il y eut du vent au moment de notre promenade, et les volets claquèrent pendant la partie de bésigue. On proposa de m'installer un lit de fortune au salon, et comme je m'étonnai de cette fantaisie, on avoua, gêné : « Il s'agite toujours les nuits où le tonnerre gronde. » J'étais si peu soucieuse que je faillis demander qui s'agitait. Je répétais que je ne craignais rien et montai me coucher au premier éclair. Marino dormait déjà. Etait-il devenu sourd avec l'âge ? Je le supposai car le ciel, vraiment, menait grand tapage. Je mis des boules de cire dans mes oreilles, qui n'atténuèrent pas sensiblement le vacarme. Soit : je ne dormirais pas. Je rallumai la lampe, ouvris un livre. Je lus tout le temps que dura l'orage, effort méritoire car le roman n'avait guère d'intérêt et la lumière vacillait à chaque claquement du tonnerre. Je regardai l'heure au réveil avant d'éteindre, le calme revenu : il était trois heures.
Je dormis jusqu'à l'aube, où un bruit inconnu me tira du sommeil. Cela venait du grenier au-dessus de ma chambre. Je supposais que le grand-duc s'était réfugié là, son échauguette menacée par la foudre ; l'éblouissement du jour, probablement, l'empêchait de retrouver la fenêtre par où il était entré. Pour lui porter secours, je montai l'escalier de bois faisant suite aux marches de pierres, et je poussai la porte, qui, bien sûr, grinça. Le grenier, tourné à l'ouest, était encore obscur, poussiéreux, étouffant. A l'évidence aucune fenêtre n'était ouverte sur la pluie fine ayant succédé à l'orage. Et nul grand-duc ne s'ébattait sous ce toit. D'ailleurs, le bruit d'ailes que j'avais cru entendre s'était arrêté alors que je poussais la porte. Je restais immobile, attentive, curieuse des objets de rebut recouverts de draps usagés. Le silence était absolu. J'aurais pu entendre une araignée tisser sa toile. Je ne perçus qu'un soupir. Un énorme soupir. Je soupirai à mon tour, sur mon étal mental. Il était grand temps de fuir cette demeure, de retourner dans mon lointain appartement de ville, sans passé, si je me mettais à interpréter les craquements d'une charpente travaillée par les siècles, les variations de température et, peut-être, les termites. Je dis à la poutre que je soupçonnais farceuse : « Désolée fantôme, je décampe. » Le bruit d'ailes recommença, je sentis des tourbillons d'air autour de mes épaules nues, des frôlements, des caresses, qui mirent sur ma peau un frisson amoureux. Si le fantôme existait, il ne m'était pas franchement hostile. Je quittai la pièce sur cette assurance, me reprochant d'user du conditionnel, qui était une démission de mes certitudes.
De retour dans ma chambre, je fis mes bagages, nettoyai le bac du chat, ôtai draps et couverture du lit, pour les plier soigneusement sur un siège. Je résistais à la tentation de soulever les tapis.
Il fut l'heure du déjeuner. Le café me parut encore meilleur et Albina tint à m'offrir quelques pots de ses confitures « Pour que vous pensiez à nous quand vous serez rentrée. » Je remerciai, l'assurant que, de toute façon, je ne les oublierais pas. Les adieux furent touchants. On embrassa même Marino, pour lequel on avait secrètement tricoté un coussin, fourré d'une laine prélevée à un très ancien matelas.
Je repris la voie étroite, pierreuse, pentue, tout en virages, par laquelle j'étais venue dix jours plus tôt. A l'intersection avec la route départementale je ne vis pas de corbeau sur une pancarte ni dans un fossé. Avait-il survécu ? Etait-il mort, emporté par un renard, un chien errant ? Il manquait dans la paysage où, me sembla-t-il, un autre élément manquait. J'observais mieux. Il n'y avait plus de pancarte ! Je m'approchai de l'endroit où j'étais certaine de l'avoir vue. Un trou signalait un poteau récemment arraché. Je pensais aux Maucrois, si vieux, si perturbés. Sans doute avaient-ils décidé de finir leurs jours tranquilles, ne louant plus leur chambre d'hôte. Je me retournai vers le sommet du mont. Le château demeurait invisible derrière son rideau d'arbres. Une goutte de pluie s'écrasa sur mon nez. Je remontai dans la voiture. Marino me parut bizarre, ses pupilles dilatées, son poil hérissé. Semblable au chat qui voit l'ange de l'Annonciation dans le tableau de Lorenzo Lotto. De son coussin suintait un liquide sombre, épais, visqueux. Je le crus blessé, malade. Je l'examinais, le palpais. Il ne présentait aucune plaie, nulle hémorragie, ne paraissait pas souffrir. Simplement, il restait tourné vers le siège derrière le mien, avec obstination, les yeux fixes. Je verrouillai nos portières de l'intérieur, bouclai ma ceinture de sécurité, démarrai brutalement. C'est alors que j'entendis, dans mon dos, le soupir du grenier.

Août 1999



Les héroïnes des deux nouvelles suivantes possèdent également un chat (si tant est qu'on possède jamais un chat...)

Madame Toc-Toc*

Mon mari me connaît bien. Il sait que j'ai la phobie des déménagements. Alors il s'est occupé de tout pendant que j'étais à l'hôpital. Je n'ai pas vu des étrangers pénétrer notre territoire, en ôter les meubles, la vaisselle, les tapis, les tableaux. Je n'ai pas affronté ma vie soudain enfermée dans un camion, sans espace, sans lumière, sans amour ; je ne me suis pas retrouvée vacante dans les pièces vides, devenues trop grandes, et dont le sol, les murs gardaient l'empreinte des objets disparus, comme nous conservons, douloureusement, en nos âmes endeuillées, le souvenir de nos morts.
Je n'ai même pas su que nous déménagions, le médecin interdit qu'on m'en parlât. J'ai l'imagination trop vive, prétend-t-il, et, à me représenter mentalement ce contraste entre l'étouffoir du camion et le désert de la maison, j'aurais encore eu de ces désordres respiratoires qui transformaient mes nuits anciennes en calvaires.
Quand tout a été terminé, on m'a annoncé l'événement avec précautions, un jour où le ciel était bleu, strié d'hirondelles volant haut, où, par la fenêtre ouverte, le parfum du lilas mettait un baume sur mon inexplicable souffrance. Le médecin avait ôté sa blouse blanche, il ressemblait à n'importe quel homme, dépouillé de cette autorité le tenant à distance des malades. Mon mari était encombré d'une boîte de chocolats, énorme, et du panier d'osier où protestait Bel-Ami, notre chat. Ils ont libéré l'animal, au bord de mon lit. Je n'ai pas osé un geste vers lui, alors que mon cœur bondissait de joie à ces retrouvailles, et que mes mains frémissaient d'impatience vers l'apaisante fourrure. Bel-Ami a hésité, à cause de mon odeur différente, imprégnée de médicaments. Je l'ai encouragé avec les mots câlins de notre vie antérieure. Ma voix l'a décidé. Blotti contre moi il a ronronné.
C'est moi qui tins le panier en quittant la chambre. Il me semblait lourd, car j'avais perdu des forces tous ces mois d'inaction, mais ce poids me rassurait. J'étais redevenue pesante, présente, et non plus éthérée, absente.
A huit cent kilomètres des grilles de l'hôpital, la nouvelle maison resplendissait dans le jardin au bord du fleuve. Bel-Ami et moi en avons fait le tour avec lenteur. De l'herbe chaude, la joie nous est montée dans les pattes, a rayonné en nous. J'ai ri, sans cause, et Bel-Ami a filé vers le cèdre, où il a sauté, dont il est redescendu à une vitesse prodigieuse, comme électrisé par ces parfums violents d'une terre plus chaude, maritime.
Nous avons visité la maison. Tout était en place : nos meubles, son assiette, sa tasse. Rien n'était cassé, ébréché, sali. Bel-Ami a réclamé du lait et moi du champagne. J'ai levé mon verre à notre installation et au nouveau nom de notre Eden.
J'appris très vite à aimer la ville inconnue, l'estuaire. Je marchais par les rues, infatigable, et je rentrais chargée de paquets. J'habitais avec passion ce lieu où je n'avais aucun passé. Je me sentais délivrée de ces troubles obsessionnels compulsifs qui m'avaient valu l'internement provisoire et le surnom de Madame Toc Toc (ayant malencontreusement échappé à l'aide-soignant musclé). Bel-Ami prospérait également, dans le jardin qui tournait à la jungle.
L'angoisse revint quand mon mari embaucha un jardinier, une femme de ménage. Je refusais de leur donner des ordres. Je m'enfermais dans les toilettes pour ne pas les voir. Bel-Ami disparaissait dans les arbres ou le grenier, solidaire.
Le personnel fut congédié. Je retrouvais mon calme et mon territoire. Je vaporisais mon parfum au vétiver dans chaque pièce, pour chasser l'odeur des intrus, et j'entrepris l'inspection du jardin. De la terre avait été retournée, en vue de massifs supplémentaires, de quelques plantations. Une pelle demeurait fichée sur un monticule, comme le reproche du jardinier licencié. Je m'assis sur un banc voisin, contemplant ce ravage. Le silence était absolu à cette heure chaude de l'après-midi. Je crus entendre un soupir, un gémissement. Je rentrai.
Je revins au banc le lendemain, avec ma tasse de thé et mes petites madeleines. Remettre un peu de civilisation dans ce jardin offensé. Je bus. Je mangeai. Je pris la pelle, dans l'intention de reboucher le trou. J'hésitais un moment, dans l'attente d'un signe, du soupir ou du gémissement entendus la veille. Rien ne se produisit. Je creusais plus profondément. La pelle heurta du métal. J'abandonnai l'outil, fouillant avec mes doigts. Je sortis un anneau, une chaîne rouillés, entourant de petits os que d'identifiais pour une cheville humaine. Epouvantée, je fuis vers la maison, oubliant mes traces de civilisation sur le banc. J'attendis le soir avec impatience, pour conter l'étrange découverte à mon mari. Ces quelques heures me permirent de réfléchir, de me calmer. De m'interroger également : avais-je vraiment vu ce que j'avais crus voir ? Si mon mari ne trouvait rien, près de la théière ? Je craignis la ronde des médecins, le renvoi dans un hôpital. Je pris le parti de me taire.
Je dormis mal, régulièrement tirée de mon sommeil par des cauchemars. Dès que mon mari partit à son travail, je retournais au trou, et, sans y jeter un œil, je lançais de rageuses pelletées de terre, surveillée au loin par Bel-Ami, inquiet d'une si matinale agitation.
Une semaine s'écoula. J'évitais le lieu du crime, occupée à coudre des rideaux qui m'ôteraient la vue du jardin aux heures inquiétantes du crépuscule. Mon mari ne montra aucun étonnement, soit qu'il ne voulut pas m'effaroucher, soit qu'il ne sentit pas de changement dans mon attitude. Une idée fit son chemin, tous ces jours où je poussais le tissu sous l'aiguille de la machine : me rendre au service du cadastre, aux archives, pour connaître l'histoire de cette antique demeure.
La ville possédait un passé négrier, ce ne fut pas une découverte, mais je vis confirmer ce que je soupçonnais : la maison avait appartenu à un armateur pratiquant le commerce du bois d'ébène. Je ne doutais plus de la présence d'un esclave africain dans mon jardin. Homme ou femme ? Pour quel raison avait-il échappé au voyage jusqu'aux Amériques ? De quoi était-il mort ? Comment lui rendre une identité, une histoire ? y avait-il d'autres squelettes sous la terre que je foulais quotidiennement ? L'impossibilité de répondre à ces questions tourna à l'obsession. D'autant que je ne partageais ce secret qu'avec Bel-Ami, assez indifférent au sujet et qui préférait croquer des lézards sur les murs chauds, chasser les sauterelles dans l'herbe haute. Je décidais de refaire un trou, moins profond, pour planter un rosier. Ceci fait, j'alignais quelques pierres plates, dessinant un rectangle autour du rosier. Je me sentis mieux. L'esclave inconnu n'avait toujours pas de nom, mais il avait une tombe, sur laquelle je pouvais méditer.
Je ne m'en privais pas. Et cette méditation cessa bientôt d'être silencieuse. Je parlais au mort. Il me répondit par ce soupir et ce gémissement que j'avais déjà entendus.
L'hiver succéda à l'automne, abrégeant mes visites à celui que j'avais baptisé Tamango, en souvenir d'un film vu dans mon enfance.
Une année s'écoula, marquée par l'interminable procès d'un ancien fonctionnaire accusé de crime contre l'Humanité. De mes lectures sur l'esclavage, je glissais aux récits de la dernière guerre, aux témoignages sur les rafles des juifs. J'eus de nouveaux troubles, incapable de descendre à la cave. Mon mari n'insista pas, remonta lui-même les bouteilles d'un dîner que nous devions donner pour ses nouveaux amis.
La réception fut réussie, même si la conversation roula inévitablement sur le procès en cours. Une dame âgée évoqua, à propos de notre maison, les propriétaires d'alors : un couple de juifs, avec un petit garçon. Elle avait été à leur service un moment. Mais un matin elle avait trouvé la maison vide, les portes ouvertes, une valise abandonnée au centre de la pièce où nous mangions. Elle désigna l'endroit. Je me sentis pâlir, près de défaillir, mais personne ne remarqua, toute l'attention tournée vers Charlotte, qui précisait encore qu'un témoin du procès portait le nom de cette famille, dont les adultes avaient été gazés. Pour l'enfant, on ne savait pas ce qu'il était devenu, son nom n'ayant pas figuré sur la liste du convoi. Je me levais de table si brusquement que je renversais un verre de vin rouge sur la nappe. Mon mari intervint enfin, détournant la conversation sur l'incident domestique, la suite du repas.
Plus tard, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Je me levais, déambulais dans la maison, sans allumer aucune lumière. A un frôlement contre mes jambes, je sus que Bel-Ami m'accompagnait. La porte de la cave, qui m'avait tant rebutée, m'attira. Je l'ouvris, descendis les marches, toujours dans l'obscurité. J'attendis en silence. D'abord, je ne perçus rien. Puis il me sembla entendre des pleurs d'enfant, lointaines, comme venant de derrière le mur. Me souvenant du prénom qu'avait précisé notre invitée, je demandais : « Est-ce toi, Nathan ? » Une voix faible me répondit : « Oui. » Je demandais encore : « Que fais-tu ici ? » Le chuchotement reprit : « C'est maman qui m'a caché. Elle m'a dit de ne pas bouger, que Charlotte me trouverait, plus tard . » J'insistais : « Et alors ? » L'enfant invisible me renseigna : « Charlotte n'est pas descendue à la cave .Et je n'ai pas su rouvrir la porte. » Il se remit à pleurer, appelant sa mère entre ses bouillons de larmes. Je fus terrifiée. Je remontais l'escalier, poussais la porte. Elle ne s'ouvrit pas. Je hurlais en cognant le bois. Mon mari m'entendit, vint me délivrer. Il ne demanda pas ce que je faisais dans l'obscurité, frappant sur une porte qui n'était pas fermée. Ma mâchoire tremblait si fort que je ne serais parvenue à articuler aucun mot.
Je suis de nouveau dans un hôpital. Et il ne sera plus jamais question d'en sortir. On dit pourtant que Bel-Ami m'espère chaque jour, sous l'unique rosier que j'ai planté.

Mai 1998

L'horloge*

La vieille femme qui vendait ne pouvait emporter tout son mobilier dans le mouroir aseptisé où elle terminerait sa vie.
Caroline avait donc acheté l'horloge avec la maison. Peut-être était-ce même, sans qu'elle en eût conscience, à cause de l'horloge qu'elle avait acheté la maison. Ce temps égrené, palpable, l'avait rassurée : ici s'arrêterait ce galop quotidien qu'étaient devenus ses jours, ses mois depuis une dizaine d'années. Ici, le soir, elle serait tranquille, loin de la ville, du bruit, des souvenirs avec Constant, Ismaël. Ici elle retrouverait son rythme initial, celui de son enfance, lent, campagnard. Le puits dans le jardin et les hirondelles sous le toit avaient, également, pesé sur la décision d'achat. Et les vaches de la prairie voisine, l'image d'un clocher au fond du paysage. Toutes ces raisons esthétiques, sentimentales, entachées de littérature, avaient cependant nui à une vision objective quant à l'état de la maison. Avant de pouvoir écouter l'horloge en contemplant le puits, les vaches et le clocher, dans des crépuscules striés d'hirondelles, Caroline aurait beaucoup de travail. Selon la formule consacrée, tout était à refaire.
Elle en eut confirmation sur le visage de ses amis venus voir son acquisition : ils semblèrent aussi catastrophés qu'elle se montrait enthousiaste. Elle se replia donc sur un long chantier, et une solitude nouvelle, qu'elle n'avait connue ni avec son mari, ni avec son fils qui, ne semblant pouvoir vivre qu'en communauté, avait toujours peuplé de copains leur appartement de ville. Ici elle pourrait se lever la nuit sans craindre de réveiller quiconque. Ici elle pourrait écouter Bach en sourdine et non plus subir ce qu'elle appelait la musique de sauvages vénérée par Ismaël et compagnie. Ici, elle tricoterait, elle aurait un chat, dans une lumière tamisée de rideaux et d'abat-jour. Ici elle n'aurait pas de téléviseur. Juste une radio pour les nouvelles. Ici elle relirait les auteurs oubliés.
Achevant son inventaire des bonheurs à venir, elle fila chez Leroy-Merlin, pour de plus prosaïques rêveries.
Le chantier dura deux années, malgré l'assistance de professionnels qu'elle dût bien, à regrets, temporairement embaucher car elle ne sût s'improviser maçon, couvreur, charpentier, plombier, électricien. Mais la maison finit par ressembler à ce qu'elle avait souhaité, murs et plafond décrépis ayant révélé poutres et solives, ainsi qu'une porte en ogive, murée de briques et silex. L'arcade de pierre blanche était si belle, au-dessus de son comblement ocre et noir, que Caroline avait consenti à un spot théâtralisant cette architecture incongrue. Et l'horloge fut remise tout à côté, sa place d'origine.
Etait-ce de l'avoir bougée ? les heures durèrent soixante-cinq minutes. Cette défaillance, qui aurait pu contrarier Caroline, l'amusa. Vingt-deux heures sonnaient à minuit le lundi, à une heure le mardi, et quand, la semaine achevée, il fallait remonter le mécanisme , l'horloge retardait de quatorze heures. Ce qui, sur le cadran de douze chiffres, n'en semblait plus que deux. L'heure avait d'ailleurs paru exacte le dimanche à midi, bien que, logiquement, il aurait fallu lire : minuit, samedi. Les amis, qui revinrent pour une crémaillère marquant la fin des travaux, conseillèrent évidemment de faire réparer. Il devait bien encore exister quelque spécialiste dans la ville voisine, si riche d'antiquaires. Caroline opposa un refus catégorique. Sa véhémence, qui la surprit elle-même, acheva de la discréditer : on n'avait pas idée d'être aussi farfelue. Le champagne aidant, on la brocarda. Elle déclara alors que, non seulement sa chère horloge saint Nicolas resterait en l'état, mais qu'elle tiendrait un compte exact de ce qu'elle nomma le temps perdu. On la trouva très proustienne, ce qu'elle interpréta comme un compliment. Puis, l'ultime bouteille vidée, la conversation devint languissante. Quelqu'un donna le signal des adieux. Caroline retrouva sa solitude, cernée d'assiettes et de verres sales. Elle n'avait pas vraiment sommeil, mais plutôt envie de regarder la dernière bûche se consumer dans la cheminée. La chatte, ayant guetté les départs depuis sa cachette dans l'appentis, gratta à la porte. Caroline lui ouvrit, et, avant de la prendre sur ses genoux, tira un petit carnet d'un tiroir. Un carnet neuf. Elle en possédait une collection, où elle notait citations, recettes de cuisine, modèles de tricots. Sur celui-ci, elle comptabiliserait le décalage horaire, semaine après semaine. Elle récapitula cinquante-six heures depuis que l'horloge avait retrouvé sa place. L'équation place retrouvée = temps perdu lui tira un sourire. Elle demanda à Patapon : « Sais-tu où va le temps perdu ? » L'animal répondit par un ronronnement, qui ne renseigna pas vraiment sa maîtresse mais la conforta dans la nécessité de poursuivre sa réflexion. Elle avança l'hypothèse : « Le temps perdu s'enfonce dans la porte murée. » Ce qui l'amena à conclure : « Pour retrouver le temps, il faudrait rouvrir. » Parvenue au bout de cette logique, elle s'endormit, une main sur la fourrure de l'animal. Elle fit un cauchemar, où trois enfants morts surgissaient de la porte condamnée. L'image terrible de leurs visages blafards, regards fixes et lèvres bleues, la tira brutalement de son sommeil. Elle maugréa : « Je n'aurais pas dû boire autant » et monta se coucher, sans la chatte, qui préférait rester dans la chaleur des braises finissantes.
A son réveil, elle adressa des reproches à l'horloge : « Je t'ai défendue contre mes amis, je t'ai assuré une vieillesse tranquille, alors qu'ils voulaient t'expédier en ville, où des mains inconnues t'auraient tripoté le ventre, et en remerciement tu m'as envoyé trois fantômes. Que je ne vous y reprenne pas, la porte et toi, à vous liguer d'une telle manière. » Cette mise en garde effectuée, elle s'attaqua à la vaisselle, au ménage, qui l'absorbèrent jusqu'à la nuit. Et elle ne but que de l'eau, agrémentée de comprimés effervescents. Satisfaite de l'ordre rétabli, des odeurs de nourriture et de tabac chassées, elle s'installa dans son fauteuil habituel, pour une longue soirée de lecture. Elle n'avait pas allumé le spot éclairant ordinairement l'ancienne porte. Ce n'était pas un oubli, mais un acte volontaire, car elle se sentait honteuse d'avoir, quelques heures plus tôt, morigéné ce mur en même temps que l'horloge. Passe qu'elle parlât à la chatte - à propos : où était-elle ce soir ? - mais si elle se mettait à tenter des conversations avec meubles et maison, elle serait vite mure pour l'asile. La porte obscure, cependant, ne la laissa pas en paix : toujours elle tirait le regard vers elle, entre chaque page. Quand minuit sonna, probablement vers trois heures, Caroline se leva, alluma le sport, déclarant : « Tiens, la voici ta lumière, et ne m'envoie pas trois têtards rescapés du saloir. » Elle dit cela avec une espèce de suffisance, comme si elle avait déjoué un piège, évincé une ruse, triomphé d'une épreuve initiatique en décryptant son cauchemar. Elle reprit sa lecture, plus concentrée. Il ne se passa rien. Pas même le retour de la chatte. Au premier bâillement Caroline posa son livre, sortit appeler Patapon, en vain, rentra quand elle crut apercevoir trois ombres près du puits, et, ayant fermé les volets, tiré le verrou, elle monta se coucher.
Au matin, Patapon n'avait pas reparu. Caroline demeura dans une inquiétude diffuse toute la journée malgré quelques appels téléphoniques d'amis la remerciant de son invitation. Elle s'absorba finalement dans la tâche délicate de changer le velours sombre et passé d'un fauteuil ancien pour une cotonnade lumineuse. Elle y perdit la notion du temps, essaya d'en rire : « Me voilà aussi détraquée que mon horloge ! » Abandonnant son ouvrage, elle dîna promptement, à peine assise, et sortit dans le jardin avec un reste de thon, dans l'espoir de faire revenir la chatte en suscitant sa gourmandise. Ayant appelé sans succès, elle rentra, sans fermer les volets ni tirer le verrou. Elle reprit le livre abandonné la veille, mais sa lecture ne fut pas plus attentive. Ce n'était pas la porte murée qui sollicitait son regard cette fois (elle lui avait consenti la politesse de l'éclairer) mais les bruits du jardin qui tiraient ses oreilles vers l'extérieur. Le miaulement qu'elle espérait survint finalement, mais il ne provenait ni de l'entrée, ni d'un rebord de fenêtre. Il semblait monter de la porte murée. Caroline frissonna, bondit de son siège, ferma le livre sans y mettre de signet, sortit armée de sa lampe électrique. Elle fit le tour de la maison, de façon à se trouver derrière la porte murée. Patapon ne s'y trouvait pas et le silence était absolu. Caroline demeura pourtant immobile, en sentinelle. Elle refusait de se laisser envahir par la peur. Elle voulait comprendre. Elle balaya l'obscurité de sa torche, à plusieurs reprises, s'interrogeant, pour la première fois, sur l'utilité de la porte murée. Car il fallait se rendre à l'évidence : du temps qu'elle était en usage, elle n'ouvrait ni sur la route, ni sur le jardin, ne desservait aucun appentis, ne menait pas au puits. Son arcade de pierre taillée n'était pas contemporaine de la maison. Et si sa largeur était supérieure à celle des portes courantes, elle était fort basse, comme partiellement enfoncée dans le sols. Caroline crut trouver une explication rationnelle : il y avait eu un autre bâtiment, avant la maison, dont cette porte était le seul souvenir. On avait reconstruit autour. Un chemin avait disparu. Un chemin situé vers l'ouest, et qui pouvait mener à l'église dont le clocher avait tant séduit Caroline. « C'est donc ça : j'habite les ruines d'une chapelle ! » Cette idée l'exalta, lui faisant momentanément oublier Patapon ; et elle sursauta quand la chatte, parfaitement silencieuse, se frotta contre ses jambes. Elle lâcha la lampe, qui s'éteignit. Elle ne la chercha pas, s'emparant de l'animal avec frénésie : « Comme tu m'as fait peur ! Je t'ai crue perdue, blessée, prise dans un piège à renard, tirée par un chasseur, écrasée par une voiture. J'ai même failli supposer qu'une main inconnue t'avait emmurée vivante, conformément à cette superstitieuse tradition médiévale. Tu imagines Patapon ? » L'ingrate se débattit, ne songeant qu'à dîner enfin. Contemplant sa voracité, Caroline conclut : « Tu n'as dû assassiner ni moineau ni mulot durant ta baguenaude ! Etais-tu en rendez-vous amoureux ? » La fugueuse dut trouver la question indiscrète car elle ne répondit pas, et, rassasiée, s'endormit sans même se livrer à son ordinaire toilette. Un fil d'araignée qui lui courait encore entre les pointes des oreilles lui valut une dernière plaisanterie : « Tu portes un baladeur maintenant ? »
Caroline ne retrouva pas sa lampe tombée dans l'herbe cette nuit-là. Elle prit le parti d'en rire : « Une taupe aura songé à mettre un peu de confort chez elle. Ou une fée m'aura échangé Patapon contre l'objet magique. » L'humour lui semblait le meilleur rempart contre l'irrationnel. Toutefois, le jour où elle se rendit aux archives départementales, elle enferma la chatte dans la maison, dont elle clôt tous les volets. Elle mit un cadenas à la grille du jardin. Elle revint bredouille, aucun document n'ayant pu lui révéler le passé du hameau : ils avaient brûlé. Elle rendit compte à Patapon, qu'elle empêcha de sortir : « Il faut que nous soyons solidaires, mon petit, car tout et tous se liguent pour que nous n'apprenions rien et que nous ayons peur. Nous ne serons pas trop de deux pour réfléchir. Je vais prendre des notes sur tous les évènements bizarres. » Sortant un nouveau carnet du tiroir, elle constata qu'elle avait cessé de tenir à jour le décalage horaire de son horloge. Elle informa son alliée : « Nous avons levé l'ancre, moussaillon, nous voguons vers l'Eternité, sans clepsydre ni astrolabe. » Elle ajouta : « Mais pas sans biscuit, rassure-toi. J'ai fait le plein du congélateur et du placard aux conserves. Nous pouvons résister aussi longtemps qu'un navigateur du XVI° embarqué pour le Nouveau Monde. » Sur cette affirmation elle entreprit de retrouver un gros volume de sa bibliothèque enfantine, intitulé Soixante-quinze aventures vécues. Elle en caressa la couverture grise, ornée d'une rose des vents, elle en respira l'odeur de la cave où il avait un temps séjourné, et dont l'humidité avait piqué la tranche. Elle l'ouvrit religieusement car c'était tout son passé qui lui remontait au visage, chargé d'images précises, d'émotions violentes. Le livre ressuscitait sa marraine, qui le lui avait offert, et ces nuits où, enfreignant l'interdit maternel, elle lisait au-delà de l'heure autorisée, la tête sous drap et couverture pour dissimuler la lampe de poche. Il lui sembla sentir la chaleur du lit, ces nuits-là, et la fourrure du chat contre son flanc. On ne changeait donc jamais, au cours d'une vie, se demanda-t-elle en soupirant ? Je suis toujours, sous mes premières rides, mes cheveux teints, ma silhouette épaissie, la petite fille émerveillée par cette illustration : Christophe Colomb dans sa cabine, étudiant ses cartes avec trois hommes, et dérangé par un quatrième ouvrant brutalement la porte en désignant l'horizon ? La pièce, sombre, décorée d'un unique crucifix, et les personnages, diversement vêtus, étaient de guingois, comme si une houle secouait le bâtiment, et la porte ouverte dégageait des perspectives de mer, de ciel criblé d'étoiles. Il était deux heures du matin, le 12 octobre 1492. Il était l'enfance de Caroline, car, regardant l'image, elle respirait l'air marin, elle subissait le roulis, elle entendait le matelot crier : « Terre ! Terre ! » Et elle avait sur la peau le même frisson qu'à sa première lecture, quarante ans plus tôt. Elle feuilleta le gros volume, à la recherche d'autres images, d'autres récits l'ayant bouleversée. Une fleur séchée glissa d'entre deux pages. Une rose aplatie, mais qui avait gardé pétales, étamines, feuilles ayant protégé le bouton, et un bon centimètre de sa tige. Qui avait gardé, surtout, sa couleur pourpre. Caroline la prit doucement entre ses doigts, se souvenant du jardin de son enfance, et de ces fleurs qu'elle y cueillait pour les disperser dans ses livres, accompagnées de cette solennelle affirmation : « Pour les retrouver quand je serai grande et me souvenir. » Caroline sentit que des larmes lui venaient ; elle fit barrage en refermant le volume, soupirant : « Encore un défaut de ces ordinateurs dont on voudrait nous voir remplacer livres et cahiers : on ne peut y déposer des roses, y oublier les miettes des petites madeleines, le sable de la plage. Elle ajouta : « Demain, je creuse. »
S' attaquant à ce travail, elle s'encouragea : « D'abord terrassier, ensuite archéologue. » Elle eut la surprise de dégager, derrière la porte murée, trois marches de pierre. En ayant ôté la terre, elle les nettoya avec une brosse trempée dans l'eau de lessive. Elles devinrent aussi blanches que l'ogive, et laissèrent apparaître en creux, juste à leur centre, le dessin d'une croix. Croix grecque et non pas latine, observa-t-elle.
Elle continua à bouleverser le sol, en cercle autour des marches, pendant toute une semaine. Elle était épuisée, prête à renoncer, quand le métal de sa pelle heurta une nouvelle pierre, qui se révéla être un sarcophage. Elle hurla de joie, dansant autour de sa trouvaille : « J'avais raison, j'avais raison ! » Elle rentra dans la maison, se lava, et troqua un de ses habituels pantalons contre son unique robe, en coton indien, lui restant de la période où elle avait rencontré Constant. Sur un plateau, elle disposa une tasse, avec un peu de lait, deux flûtes et une bouteille de champagne. Elle convia Patapon : « Allons boire à notre succès et fêter ce mort qui entre dans nos vies. »
Le sarcophage n'était que partiellement dégagé, mais Caroline décida d'être raisonnable : d'appeler du renfort. Du renfort scientifique, car elle mesura que, bouleversant son terrain, elle risquait de détruire à tout jamais les indices d'une histoire qu'elle tenait absolument à connaître.
Elle alerta les services officiels de l'archéologie régionale. Un petit groupe continua les fouilles, avec rigueur, méthode et ce qui lui parut une extrême lenteur. Nul autre sarcophage n'apparut. Vint le jour d'ouvrir celui découvert par Caroline, qui ne portait aucune inscription. On y trouva deux squelettes, d'une femme, à en juger par la taille, l'ossature, et d'un petit animal, dont la présence laissa perplexe. Il arrivait certes que des chevaux fussent sacrifiés dans les tombes des chefs, mais c'était à des époques très antérieures. L'animal reposait sur le bras droit de la femme. Laquelle portait au cou un collier de coquillages et avait tenu, dans sa main gauche, un sac de cuir, fermé à la cire, et qui demeurait dans un état de conservation jugé exceptionnel. Les archéologues parlèrent de tout transporter au musée, ce qui rendit Caroline insomniaque, en proie à une grave angoisse et une violente poussée de fièvre. C'était sa découverte. Qu'on cherche à comprendre, certes, mais cela devait rester in situ, elle n'en démordrait pas. On lui accorda un délai, qu'elle mit à profit pour entreprendre les démarches nécessaires. Les archéologues n'emportèrent que le collier, le sac de cuir, et un fragment d'os, pour analyse au carbone 14.
Quelques semaines passèrent, où Caroline retrouva sa chère solitude, son calme, et l'espoir de conserver près d'elle l'inconnue du sarcophage. Alors qu'elle ne visitait jamais les cimetières où reposaient les membres de sa famille, elle avait, pour cette femme-ci, ré-inventé le rite de s'épancher auprès d'elle, chaque soir au crépuscule, à l'heure d'y déposer, quotidiennement, un bouquet. Cette cérémonie plaisait à Patapon, car elle accompagnait Caroline, se livrant là à un minutieux toilettage. C'est dans un de ces moments paisibles que le téléphone sonna, à l'intérieur de la maison. Caroline y courut, décrocha, essoufflée. C'était l'archéologue annonçant le résultat des analyses : « La femme est morte au milieu du quatorzième siècle, probablement âgée de quarante ou cinquante ans. L'animal était un chat. Il se peut donc qu'elle ait été considérée comme sorcière. Mais les faits n'ont pas dû être établis car elle aurait été brûlée et non pas ensevelie en terre consacrée. Les coquillages de son collier ne sont pas des espèces de nos côtes, mais proviennent de Méditerranée orientale. Peut-être cadeaux d'un croisé, ou d'un pèlerin. A l'intérieur du sac nous avons trouvé un parchemin, avec son identité et quelques mots. » L'archéologue se tut, comme s'il hésitait à poursuivre. Caroline, ayant retrouvé souffle et parole, questionna : « Elle s'appelait comment ? Que disaient les mots ? » L'homme hésitait toujours, tergiversant : « C'était en latin. » Caroline demanda, incrédule : « Et vous n'avez pas su traduire ? » On lui répondit que cela n'avait posé aucune difficulté, précisant : « Le parchemin était en bon état, l'encre de belle qualité, l'écriture superbe, mais... » Caroline s'énerva franchement : « Mais ... quoi ? Cessez donc de jouer avec mon impatience. Vous pouvez me lire le texte en latin. » Il y eut un moment de silence, puis, ayant toussé pour s'éclaircir la voix, l'archéologue dit, très clairement : « Ego Carolina nomine qui felem scriptorum lectionem rosasque odoratas amavi. Non mortuorum ressurectionem sed temporum aeternitatem credo. » Ce que Caroline traduisit instantanément : Je me nomme Caroline. Sur cette terre j'ai aimé mon chat, la lecture des manuscrits, le parfum des roses. Je ne crois pas à la résurrection des morts mais à l'éternité du temps. »

Août 2002



La nouvelle ci-dessus m'avait été commandée par une bibliothécaire désirant illustrer le thème du temps...dilaté (celui qui passe trop vite, celui qui ne passe pas), dans une ville célèbre pour ses horloges.

Comme on a pu constater, j'ai un faible pour les fantômes, les revenants, les morts qui ne se tiennent pas tranquilles...

La visite*

Nine s'était éveillée brusquement, sans paliers, sans cette sensation ordinaire d'être peu à peu tirée des langes tièdes du sommeil. Eveillée brutalement, comme si une alarme, une sirène, le choc d'un accident avait déchiré la soie de la nuit. Comme si quelqu'un avait pénétré chez elle et l'avait surprise, ainsi abandonnée dans son sommeil. Pourtant, elle le constata immédiatement, il n'y avait aucun bruit, ni dehors, ni dedans. Et elle n'avait pas souvenir d'un cauchemar, explication plausible à cette effraction de son repos, à cette accélération de son rythme cardiaque. Elle dormait, et puis elle avait cessé de dormir : c'est tout ce qu'elle pouvait dire. Mais le passage d'un état à l'autre avait manqué de douceur. Il n'avait pas été cette hésitation, ce glissement de pantoufle, cette nage lente en eau chaude. C'était plutôt le claquement ferré, au pied d'une danseuse de flamenco, la douche glacée dans les vestiaires d'une piscine publique.
Nine réfléchissait, parfaitement lucide, surprise même de trouver à son esprit tant d'agilité, de promptitude au sortir du sommeil. Elle se sentait un peu comme un jour d'inspection dans sa classe, aussi attentive, aussi alertée, aussi double, quand elle était à la fois l'institutrice sous le regard de l'inspecteur, et ce regard-même, posé sur elle. Elle était ce liquide trembleur et cette jauge implacable. Mais qui, dans cette obscurité profonde, dans ce silence, qui était l'autre ?
Car la sensation première, d'une présence, ne disparaissait pas, résistait à l'analyse, à l'attention. Nine avait ouvert les yeux et ne distinguait rien. Nine n'entendait rien. Pourtant, il y avait quelqu'un, là, dans cette chambre à la fenêtre protégée de volets et dont la porte n'avait pas été ouverte. Car la porte aurait laissé passer un fil de lumière, venu du couloir qui donnait sur la rue, la rue où un réverbère demeurait allumé jusqu'à l'aube. Il y avait quelqu'un dans la chambre. Quelqu'un qui n'était pas entré ! Qui s'était trouvé là, aussi brutalement que s'était envolé le sommeil de Nine. Les deux évènements avaient été concomitants.
Nine demeurait immobile, espérant que ses yeux s'habituant à l'obscurité, que ses oreilles s'accoutumant au silence la renseigneraient mieux sur l'intrus. Où se trouvait-il exactement ? Que voulait-il ? Pourquoi ne bougeait-il pas, ne se trahissait-il pas d'un geste, d'un bruit, d'un souffle ? Nine se posait des questions, à l'affût, et s'étonnait de ne plus avoir peur. Elle pensa à la forêt de son enfance, aux promenades attentives qu'elle y faisait, espérant y surprendre les lièvres et les elfes, le fil d'or des araignées, tremblant dans la lumière, et la poudre semée par la baguette des fées. C'était la même sensation, à présent, la même certitude d'avoir pénétré dans un cercle magique, d'être entrée dans un mystère, de participer à une liturgie. C'était la même jubilation, doublée d'un effroi pour le moins paradoxal car, au contraire de ce que prétendait le dictionnaire, cet effroi n'était pas synonyme de peur. C'était une joie sacrée, religieuse, le frisson précédant une révélation.
Nine décida d'attendre, sans bouger. D'ailleurs, elle ne pouvait pas bouger, serrée dans son lit comme un bébé sanglé à la mode ancienne. Le comparaison suscita le souvenir d'un tableau : le nouveau-né de Georges de la Tour. Nine essaya de s'en rappeler les détails. Mais cette volonté d'évocation picturale la distrayait du moment présent. Elle abandonna, doutant que ce fût la bonne piste pour appréhender le mystère, identifier le visiteur nocturne. Et pourtant, il y avait dans ce tableau une clé qui échappait à Nine, elle le sentait, car il n'avait pu surgir par hasard dans son esprit. Elle essaya de retourner dans la forêt, et le clair-obscur d'une clairière la ramena au tableau. Il présentait trois personnages : deux femmes, dont l'une tenait un enfant. La flamme d'une bougie, dissimulée par la main de l'autre femme, mettait un halo autour du bébé endormi, et le rouge, le jaune des vêtements allait se fondre dans le noir général d'un décor absent. Noir comme cette chambre.
Pour lutter contre l'obscurité qui lui dérobait son visiteur, Nine décida de passer en revue, mentalement, tous les meubles et objets de la pièce. Ce serait comme un fil tendu entre son esprit et les murs. Et si ce fil rencontrait l'obstacle de l'autre corps, le contact, peut-être serait établi, la communication possible. En même temps qu'elle structurait ce plan et commençait d'énumérer la commode, l'armoire, les bibelots, Nine se dit qu'elle perdait l'esprit. Car ce qu'elle faisait là, par la pensée, immobile sous les draps anormalement serrés, c'était bien une tentative de conversation avec un fantôme. Ainsi elle croyait aux fantômes, qui n'existaient pas. Donc, elle était folle... Mais qui le saurait ? son fils dormait chez un copain, ses parents étaient morts depuis longtemps, et elle ne confierait à aucune amie le récit de son aventure.
Folle ou pas, il fallait avancer, avant que vînt le jour. La commode, l'armoire, le bouquet d'hortensias séchés dans le vase d'argile cuite, le fauteuil près de la fenêtre, la série de cadres accrochés en face du lit. C'est là qu'elle sentit la présence. Entre elle et les photos mises sous verre. Les narines de Nine frémirent. Animal, de plus en plus, elle se sentit, aux aguets, rapprochée de sa proie. Tacitement, elle énuméra les personnes figurant dans les cadres : sa mère, son père, son fils, une amie. Deux morts, deux vivants.
La présence se troubla, car il y eut un souffle d'air, très léger, et un bruit infime, comme un soupir étouffé. Il y eut une odeur aussi, que Nine identifia immédiatement. C'était celle de sa mère. Son odeur de santé, avant que le cancer ne la brouille, ne l'efface, ne la transforme. Son odeur de quand elle était petite, elle, Nine, et que sa mère se penchait pour l'embrasser le soir, après l'avoir bordée très serrée. Bordée exactement comme elle l'était cette nuit. Maman ! Nine cria, alluma la lampe. Sa mère n'était plus là .

Novembre 1989

Le Lai des amants*

Depuis des années je voyais cette colline par la vitre du train, quand je venais de Paris donner mes cours de littérature médiévale à l'université de Rouen. Et ce gros pâté, singulier, comme incongru de s'élever brutalement au cœur d'un paysage plat, rythmait mon voyage : il figurait la frontière au-delà de laquelle j'entrais dans mon domaine professionnel ou retournais dans ma vie privée. Je levais toujours la tête des copies que je corrigeais, ou du magazine dont je me distrayais, pour saluer tacitement ce repère, qui changeait de couleurs au fil des saisons. L'image m'en était familière, tout comme la référence littéraire qu'il représentait pour moi. C'était en effet le lieu d'une vieille légende, qu'une tradition orale avait fait voyager jusqu'en Angleterre, où Marie de France l'avait transcrite en un texte célèbre. Je mettais régulièrement ce Lai des deux amants au programme de mes étudiants car je l'aimais particulièrement, pour une raison demeurant obscure. Jamais pourtant l'idée ne m'était venue d'aller comparer de plus près le poème et le lieu éponymes. L'un était éloigné de moi par le temps - plus de huit siècles - et l'autre par l'espace , ce qui résumait parfaitement le dernier sujet de mémoire que j'avais proposé : l'espace et le temps chez Marie de France.
Ce qui me décida finalement, ce ne fut donc pas cette curiosité touristique tellement éloignée de ma personnalité, mais une publicité ridicule, saugrenue, qui me tira un gloussement d'incrédulité quand je la découvris dans un hebdomadaire régional abandonné sur une proche banquette : maison de retraite des deux amants. La photo ainsi légendée était celle du bâtiment dont je pouvais, comme dans un lointain et imparfait miroir, apercevoir, par la vitre du train, un morceau de toit, entre les arbres, au sommet de la colline. Il s'agissait d'un prieuré du XVII° siècle, remplaçant celui du XII°, qui avait brûlé. Des mauristes y avaient vécu, jusqu'à la Révolution, puis Henri Bataille en avait fait sa demeure, quelques années. Je savais tout cela, par les livres, comme je savais que le premier prieuré avait été édifié en mémoire des deux amants, au voisinage de leur cercueil de marbre, mais, jusqu'à ma rencontre avec l'encart publicitaire, j'ignorais la nouvelle destination du pieux édifice. Il me parut y avoir, dans ce changement d'usage, comme un glissement de sens, et une altération linguistique, qui allaient de pair avec le temps écoulé. La langue de Marie avait vieilli, la légende aussi. Cette dernière avait même subi des transformations depuis le texte d'origine : les héros avaient été nommés (quand, chez Marie, ils n'étaient que la demoiselle, le jeune homme, ou la fille du roi, le fils du comte), les mères, également nommées, avaient joué leur rôle, ainsi qu'un prétendant borgne, tous personnages rajoutés, alors qu'avait disparu la tante de Salerne, évident substitut de la magicienne chère aux contes ; un épisode de chasse au sanglier était également apocryphe, tout comme la longue absence du roi, parti se croiser.
Tous ces éléments parasites, auxquels je réfléchissais dans ma petite voiture de location, me semblèrent, sur le beau texte d'origine, si pur, si lisse, comme ces rides posées sur un visage, transformant une jeune fille en vieille femme. Je sentais qu'il y avait là un fil à tirer, pour le plaisir de tisser un jeu intellectuel. La gymnastique de l'esprit était le seul sport que je pratiquais, et j'en mesurais bien les lacunes quand je parvins au pied du mont : jamais je ne saurais grimper ces cent-trente-huit mètres me séparant du sommet. J'avais arrêté la voiture au bord d'un champ de colza jouxtant une prairie où s'ébattaient deux chevaux, et je m'émerveillais un moment de ces couleurs, ces mouvements, ces parfums, toute cette harmonie soudain palpable qui, exsudant d'un paysage intemporel, était si conforme au poème médiéval. Les chevaux figuraient, dans mon jeu, ces palefrois portant le jeune homme auprès de la tante magicienne, à Salerne, cette ville italienne que des chevaliers normands avaient conquise, sur la route des croisades, à l'époque où vivait Marie. Je m'approchais des bêtes, qui vinrent prendre dans ma main des touffes d'herbe arrachées au fossé.
Je n'étais pas pressée d'arriver au prieuré. Je jouais avec le temps. L'attente, qui décuple le plaisir, serait ma seule épreuve car, contrairement au héros, j'allais contourner l'obstacle du mont. Une route goudronnée existait, je le savais, qui permettait d'atteindre le sommet en voiture. J'avais le progrès technique pour allié, et la carte routière dans la boîte à gants. Je pouvais même m'offrir de tourner le dos au mont un moment, en baguenaudant sur le chemin de halage, mon regard posé sur la ligne paresseuse du fleuve et le remous léger d'une péniche. Tout était si paisible que j'en frissonnais de bonheur aux deux cafés successifs où je me désaltérais. Le premier était animé de quelques mariniers, qui échangeaient des nouvelles sous les tilleuls de la terrasse, au bord de l'écluse, mais le second, plus austère, et qui devait faire également office d'épicerie, était désert. J'eus tout loisir de contempler un gros lézard des sables, naturalisé, et qui constituait, sur des murs nus, le seul décor. Je souriais à l'idée du croisé qui l'avait apporté de Palestine, quand la tenancière parut, aussi laide qu'une sorcière. C'était, à n'en pas douter, la magicienne de Salerne, émigrée avec son négoce de fioles et breuvages. Elle me servit la potion nécessaire à l'escalade, qui rendu le héros de Marie invincible s'il avait pris le temps de l'absorber en portant sa belle au sommet ainsi qu'exigeait le roi. C'était du cidre, cette boisson qui tient de l'or et de l'écume, et j'attendais, pour boire, que la mousse se dissipât, dans un léger bruissement de bulles. Mon jeu en devint un peu plus euphorique. Je nageais en pleine magie. J'avais traversé le temps.
Rencontrer les premiers vieillards de la maison de retraite me remit les idées en place, sinistrement. Ils étaient en cercle, frileusement rassemblés sur leurs sièges de jardin ou leurs fauteuils roulants, leurs membres maigres ou inertes sous des couvertures légères, leurs visages sous des chapeaux informes. Ils se taisaient, le regard vide, attendant la mort ou le goûter. La directrice vint à moi, affable, s'enquérant si je cherchais une place pour un parent. Je bafouillais en évoquant le cercueil de marbre des deux amants car le mot me parut une énormité dans ce contexte. La dame demeura souriante, et se déclara désolée de m'apprendre qu'il n'y avait jamais eu le moindre morceau de marbre dans le parc, où des archéologues m'avaient depuis longtemps précédée. Confuse, j'allais me retirer, quand la directrice proposa, comme un lot de consolation, de me montrer, à l'intérieur du bâtiment, des tableaux du XIX° siècle, qui rapportaient la légende. Je me jetais sur l'offre, autant pour fuir le cercle des grabataires que pour voir les toiles. J'entrais dans une grande salle, qui me parut sombre après le soleil du parc. Je ne distinguais pas bien les formes, et, toute occuper à essayer de lire les tableaux, je ne vis pas immédiatement que deux fauteuils étaient occupés par un couple de vieillards. Je buttais quasiment sur l'un d'eux en m'approchant des œuvres de Malinçon. De plus en plus mal à l'aise, je me confondis en excuses. Une voix douce sortit du fauteuil que j'avais bousculé, et je ne compris pas immédiatement ce qu'elle me dit. Je fis répéter, pensant que la vieille femme avait des troubles du langage ou qu'elle venait d'un pays étranger. Elle répéta, et je reconnus ma langue. Ma langue d'il y avait huit siècles. Je sortis en courant, ne m'arrêtais qu'à la portière de ma voiture. Elle était fermée, ainsi que je l'avais laissée ; je l'ai ouverte, et sur le siège, là où j'avais abandonné ma carte routière, il n'y avait plus qu'une branche de chèvrefeuille.
A la prochaine rentrée, je ferai étudier un autre auteur.

Décembre 1994



Si la ville où va vivre Madame Toc-Toc n'est pas citée (mais parfaitement identifiable), Pitres et sa côte des deux amants, ornée en son sommet d'un ancien monastère devenu maison de retraite, existent bien sous ces noms, et la légende rapportée par Marie de France demeure très populaire dans cette région. L'idée de la nouvelle m'est venue suite à une visite que je fis là-bas, avec un étudiant tunisien fréquentant la bibliothèque où je travaillais, et qui préparait un mémoire de maîtrise intitulé L'espace et le temps chez Marie de France. Cette promenade est un joli souvenir et ma nouvelle fut évidemment dédiée à cet étudiant.

la Seine vue de la côte des deux amants

Mais il était sans doute écrit que je ne saurais toujours me contenter de faire apparaître des fantômes d'humains ordinaires...

APPARITIONS

Quand je suis rentré, elle m'attendait, debout derrière la fenêtre, les bras croisés comme une institutrice furieuse. Je me suis dit : Aïe, Barthélémy, ça va encore chauffer pour ton matricule. Marche droit, mon vieux, trouve une excuse pour l'heure, évite de l'embrasser pour n'être pas trahi par ton haleine. Ma clef a hésité dans la serrure récalcitrante, mais j'ai finalement été de l'autre côté de la porte, prêt à recevoir l'averse du courroux. Une femme qui était si gentille avant que nous ne vivions ensemble, si douce, si appétissante avec ses beaux roberts en devanture sur ses robes décolletées. Bonsoir, ma chérie (bien articuler ma chérie, c'est capital). Pas de réponse . Aïe, aïe, je crains le pire, silence de mauvaise augure : elle se concentre pour mieux ajuster son tir. Dos rond, Bartho, dos rond. Je me suis retourné tout de même et j'ai enfin vu l'expression de son visage. Elle était radieuse, et ses yeux, qui peuvent être si sombres, couver des incendies, ses yeux semblaient plus clairs, embués de bonheur. Elle souriait comme le soir de nos noces. Toujours en regardant la fenêtre. Elle paraissait ne pas avoir conscience de mon retour. Je me suis approché de la vitre. Je n'ai rien vu de particulier, tout était en place dans le cadre habituel : la rue, le lampadaire, les peupliers, la porte cochère du voisin. Beau soir d'automne, c'est à cause de lui que j'étais en retard, j'avais voulu contempler le coucher de soleil. Je lui ai touché l'épaule, délicatement. Elle était peut-être en pleine crise de somnambulisme. Elle a tressailli et m'a demandé : « Tu la vois ? » Il n'y avait personne à l'extérieur, et la voisine demeurait invisible derrière ses volets clos. J'ai enquêté : « Je la vois... qui ? » Elle a répondu, avec un soupçon d'agacement : « Mais ... la Vierge, bien sûr. » J'ai fait répéter. Elle a précisé : « Ce ne peut être qu'elle. La robe blanche, le voile et la ceinture azur, le buisson de roses sous les pieds. Exactement comme sur les images du catéchisme, quand j'étais enfant. » J'ai senti une légère mélancolie dans la dernière phrase, comme un regret d'être devenue adulte. Mais ce n'était pas ça le plus inquiétant. J'ai pris le parti de plaisanter, ma tactique ordinaire quand les sentiments ou les mots me dérangent. Je l'ai poussée du coude, cherchant à retrouver l'ancienne complicité du bonheur : « Allez... Tu me fais marcher ! » Elle a perdu son sourire, des larmes sont apparues dans ses yeux. Je ne supporte pas de la voir pleurer, mais je ne savais quoi dire, quoi faire devant une situation aussi incongrue. La Vierge, c'était nouveau comme sujet de querelle. Elle s'est entêtée : « Les roses sont de la même variété que celles de notre jardin, ça signifie quelque chose. » J'ai tenté une ultime diversion : « J'ai soif. » Elle a soupiré : « Tu as toujours soif. » Je me suis servi, et je l'ai entendu dire : « Elle a disparu. »
C'était le premier soir de la semaine. Nous avons dîné, la télévision allumée, ce qui nous a fourni une cause de dispute plus habituelle : elle voulait un film et moi je souhaitais une émission sur les débuts de l'aviation. Elle a capitulé : « Je suis fatiguée, je vais me coucher. » J'ai terminé la soirée en solitaire devant l'écran, mon verre a portée de main.
Mardi, je suis rentrée tôt. J'étais inquiet, même si je me refusais à l'avouer. Elle n'avait jamais, avant ce lundi, montré des signes de foi catholique. Elle avait même régulièrement précisé : « Quand je mourrai, pas de bondieuseries. » Elle n'était pas derrière la fenêtre, mais dans le jardin, avec le chat. Aussi immobile que la veille. Avec une identique lumière sur le visage. Précautionneux, j'ai interrogé : « Elle est encore là ? » Sans tourner la tête, elle a soufflé : « Qui ? » J'ai murmuré : « La Vierge. » Elle a ri, me précisant : « Pas ce soir. » J'ai poussé un soupir de soulagement. Mais elle a ajouté : « Ce soir, c'est la fée Oriana qui nous visite. On ne peut pas les confondre, tu vois bien. » Je ne voyais que le tronc de l'if, sur lequel le chat avait laissé les traces de ses griffes. Alors elle m'a décrit la robe d'organdi, couleur paille, avec des manches ballon, des papillons brodés sur l'ourlet. J'ai voulu savoir comment étaient les cheveux. « Blonds évidemment, extrêmement bouclés ; sous une couronne de fleurs . » J'ai paru m'intéresser : « Des roses Old England ? » Elle m'a volontiers renseigné : « Non. C'est beaucoup plus rustique, et plus exubérant : du feuillage, des épis de blé, des cages d'amour, des monnaies du pape, des plumes de geai. Et sa baguette magique est... »
Je n'ai pas entendu la description de la baguette. J'avais soif. Je suis rentré. Ma femme et le chat ont suivi. La représentation semblait terminée. J'ai encore pu regarder la télé tranquillement. Mais, après le documentaire sur la marine à voiles, je suis allé dans mon bureau consulter mes ouvrages sur les différentes mythologies. Aucun index ne mentionnait Oriana. J'ai réfléchi à la tournure inquiétante que prenaient ces évènements. La Vierge était honorablement connue, et même si moi je la brocardais, nombre de personnes avaient, depuis des siècles, attesté son existence, ses retours épisodiques dans les grottes et les herbages. Après Lourdes et Fatima, pourquoi pas notre ville ? Ma femme n'était pas moins digne que les bergères, même si son humeur faisandait avec l'âge. Mais Oriana, d'où sortait-elle ? Etait-elle fréquentable ? J'ai réfléchi au vêtement, qui m'avait paru familier. Je me suis souvenu : dans une malle, au grenier, il y avait une robe semblable, un modèle pour petite fille. Je me suis finalement endormi sur le dictionnaire. Et j'ai rêvé de la fée. Très jolie. Très, très, très jolie. Et câline. Comme ma femme, avant.
Mercredi. Apparition dans le jardin, deuxième. Le chat semblait voir aussi. C'était à sa taille, son niveau, me dit-on, sous les feuilles de rhubarbe. Un lutin, avec une barbe et un bonnet rouge, des grelots aux bottines. Un lutin très comique probablement car ma femme riait beaucoup. Et le chat aussi. C'était la première fois que je voyais un chat rire. J'ai pris peur. Ce qui m'a donné la pépie.
Plus tard, j'ai choisi une émission sur les locomotives à vapeur. Je n'ai pas bien suivi, j'étais distrait. J'ai éteint le poste avant la fin, pour aller dans mon bureau. Mais je n'ai pas su consulter mes index, ayant négligé de demander l'identité du petit visiteur. J'ai rêvé de lui, pourtant, le nez tombé dans mon dictionnaire. Effectivement, c'est un farceur. J'en riais encore en me réveillant. Et dans cette joie matinale, j'ai pris une grave décision : je ne boirai plus. Moi aussi je veux rencontrer la Vierge, les fées et les lutins.

Septembre 1997



La nouvelle ci-dessus parut, comme la suivante, dans la revue Le Jardin d'essai.

Le Couguar

Quelqu'un m'avait prévenue. Je ne sais plus qui. Pas plus que je ne me souviens des mots exacts, ni de l'intonation de la voix, qui m'aurait pourtant renseignée sur la personne. Mais c'était à peu près ça, sinon dans les termes, au moins dans l'idée : « Vous êtes invitée chez les Curriaçao ! Ce sont des originaux... Ils ont rapporté des animaux de leur île. Des animaux sauvages, qu'ils ont apprivoisés et qui déambulent dans leur maison. Votre soirée ne manquera pas de piquant si vous vous trouvez face à leur cougar... »
A ma grande honte, j'ignorais complètement à quoi pouvait ressembler un cougar. Et le mot, qui ne correspondait pour moi à aucune image, était le seul dont je demeurais sûre concernant cet avertissement. Je m'accrochais à lui. C'était une bouée, dans le naufrage récent de ma mémoire. Je relevais d'une longue dépression, avec tentatives répétées de suicide ; et l'abus des neuroleptiques avait altéré mes facultés mentales : j'oubliais des évènements récents, je commettais des lapsus, j'étais parfois dyslexique. Fatiguée en permanence, je n'étais plus capable d'écrire. Pour quelqu'une qui s'était voulue écrivain, c'était vraiment très gênant. Donc, je m'accrochais à cougar, ouvrant mon dictionnaire. J'espérais une illustration, la précision d'un lieu d'origine. Je n'eus qu'un jeu de piste. Mon dictionnaire n'était pas des meilleurs, prolixe sur tous les barbarismes récents, tous les anglicismes navrants, économe sur les mots anciens. Cougar - qui s'écrivait couguar ou cougouar, ce qui me valu une première errance sur la page 309 - datait de 1761, pour l'Europe, venu du tupi susuarana, par le Portugal. Je répétais ces mots nouveaux, les accentuant différemment, par ignorance de la langue tupi. Toupie : je devais un peu en avoir l'air, occupée à tourner les deux syllabes dans ma bouche, comme un agréable bonbon. Pour susuarana, je susurrais plutôt : il me paraissait y avoir, dans cet arrangement des sonorités, une vocation au silence, au repos. Susuarana incitait à la sieste. Je m'y refusais, sachant le prétexte fallacieux. Il me fallait tenir les yeux ouverts sur le dictionnaire, continuer l'enquête. Un souvenir lointain affleura : celui d'un jeu qui m'avait été offert alors que j'étais enfant. Un de ces premiers jeux à prétention pédagogique qui pullulent à présent. Il était composé de fiches, numérotées, recouvrant un labyrinthe de fils électriques. La partie supérieure des fiches proposait une douzaine de questions, et la partie inférieure autant de réponses. Il fallait introduire un fil dans la question (car les fiches, regroupées dans une boite, étaient percées) et un autre fil dans la réponse qu'on supposait exacte. Le juste savoir était récompensé du clignotement d'une minuscule ampoule rouge. J'avais beaucoup aimé ce jeu, où j'avais appris, entre autres choses, que Brazzaville était la capitale du Congo, Bucarest celle de la Roumanie, que Chappe avait découvert (ou inventé ? Depuis toujours j'avais été un peu brouillée avec la différence de signification de ces deux verbes) le télégraphe optique, Pasteur le vaccin contre la rage ; que Charlemagne avait été couronné empereur en l'an 800 et Napoléon 1er en 1804. J'avais appris, encore, que le chameau blatère et que l'oie cacarde, alors que le tigre feule. Mais le jeu n'avait jamais précisé que le couguar susurrait tupi. Tapi chez les Curriaçao, entre leurs meubles, prêt à me bondir dessus. J'avais toujours eu peur des animaux. Allais-je accepter l'invitation ? Il était difficile de refuser, car ce couple était connu pour exercer un mécénat généreux avec les rares artistes que comptait la ville. Un peintre vivait complètement à leurs crochets, un musicien y possédait une épinette. Et, la mémoire me revenant, je me rappelais que la voix de mon interlocuteur me prévenant (c'était finalement un homme, j'en eus brutalement la certitude) était envieuse. Il me paraissait nécessaire d'accepter. J'étais en panne d'idées, en panne d'argent, mes amis s'étaient envolés à mesure que je m'enfonçais dans la dépression. Cette soirée, peut-être, serait une étincelle rallumant ma vie.
Je retournai le carton d'invitation, en assurant mes hôtes futurs que je serais très heureuse de faire leur connaissance.
Puis je revins au dictionnaire, toujours ouvert page 309. J'en contemplais un moment les trois photographies (une en noir et blanc, deux en couleurs) : Pierre de Coubertin sur un tricycle à moteur de Dion-Bouton, un jeune coucou nourri par une rousserolle effarvatte, un marbre recouvert d'écriture coufique. Je fus effrayée de ce que j'avais oublié, de ce que j'ignorais. La sensation de sommeil se fit plus insistante. Je m'éventais en feuilletant le gros volume, jusqu'à trouver le mot tupi, page 1304. Il était en haut de la deuxième colonne, sous une carte de la Tunisie, probablement destinée à m'égarer (ai-je dit que la maladie m'avait également rendue paranoïaque ?) car cet adjectif invariable ne s'appliquait pas à la langue arabe mais à une autre, de la famille tupi-guarani, utilisée par un groupe ethnique amérindien, Brésil ou Paraguay notamment précisait une parenthèse. Si je ne savais toujours pas à quoi ressemblait un couguar, je pouvais au moins situer son habitat sur la carte du monde, et la population guarani ne m'était pas inconnue, grâce à un film vu quelques années auparavant. Ainsi l'animal hantait des forêts indiennes, où s'étaient aventurés des missionnaires jésuites, propagateurs de la foi et de l'art baroque ? J'étais en territoire culturellement familier. Si quelques excellents violons du XVIII° siècle avaient été fabriqués par des hommes réputés sauvages, je pouvais faire confiance au couguar apprivoisé. Les Curriaçao étaient probablement de fervents catholiques.
Je me rassurais avec ces arguments absurdes, d'une logique toute personnelle, à mon seul usage de convalescente. Je n'avais plus sommeil. Je me sentais même agitée de cette curiosité ancienne pour les mots, qui avait peut-être débuté avec mon jeu électrique. Je revins page 309, découvrant avec stupeur que j'avais précédemment sauté une partie de la définition. Le couguar était un puma. Lequel se prélassait sur une photographie de la page 1046, le regard penché vers les lignes le concernant, que je lus avec un effroi grandissant : Félin américain (Felis concolor) au pelage beige uni, qui chasse la nuit. Le puma est menacé d'extinction. Syn. Couguar. - mot esp. emprunt. au quichua ; 1633. Si le fauve chassait la nuit, j'arriverais juste au moment fatidique chez les Curriaçao, qui recevaient à partir de 21 h. Et si ce monstre était le dernier représentant de sa race, ses propriétaires hésiteraient à le tuer, quand bien même il me prendrait pour un toast du buffet. Hormis sa couleur unie (qui me parut, pour une inexplicable raison, moins méchante que les rayures du tigre ou les taches de la panthère), rien n'était rassurant chez cet animal auquel je devais être présentée. Pouvais-je raisonnablement, sous couvert d'espérer un mécénat éditorial, m'exposer à finir dévorée ? L'image de Blandine offerte aux lions me revint en mémoire. Elle n'avait pas été mangée, certes, mais c'était une sainte, pas un écrivain. Et le répit avait été de courte durée puisqu'on avait bientôt remplacé les lions anorexiques par un taureau émoustillé, qui avait encorné la belle sans barguigner. Mon informateur m'avait parlé d'un couguar, mais il avait, plus généralement évoqué une faune sauvage. Y aurait-il une corrida dans le parc des Curriaçao ? A la question tacite, je répondis négativement. Puisque les animaux étaient apprivoisés, on ne devait pas songer à les traiter cruellement. A tout hasard, cependant, je décidais d'éviter ma robe rouge, que je porte habituellement lors des mondanités. D'autant que l'invitation était pour le 2 juin, date de la sainte Blandine, martyrisée à Lyon en 177 avec saint Pothin (c'est un autre dictionnaire qui me rafraîchit la mémoire).
Puisque les mots m'effrayaient tant, je décidais de me raccrocher aux chiffres, aux dates, plus innocents pourvu qu'on sût les interpréter. Les Romains avaient été très forts en numérologie, et leurs descendants en gardaient quelque nostalgie, il n'était que de relire L'Affreux pastis de la rue des merles pour s'en convaincre.
Je ne relisais plus. Sauf ce dictionnaire, à cause du tracassant carton d' invitation. Donc : les nombres. C'était un sentiment diffus, mais il me semblait que les dates lues dans les diverses définitions ne coïncidaient pas comme il aurait fallu. Il y avait une erreur, un piège. Si je l'identifiais, le déjouais, je serais sauvée des griffes du couguar. Je revins aux fauves, aux langues. Le mot couguar, du tupi par le portugais (et non pas par le Portugal ; ma première lecture de l'abréviation portug. avait été erronée, j'aurais dû être attentive à l'initiale minuscule) était estampillée 1761, alors que tupi était, moins précisément déb.XX°. J'avais trouvé ! Comment un mot pouvait-il être daté XVIII° siècle, dans une langue seulement connue au XX° ?
Je sentais bien que je devenais jésuite, avec ma linguistique spécieuse. Je refermais les dictionnaires, allais me coucher sans dîner (ce qui m'était assez habituel : je n'étais pas assez rétablie pour être capable de préparer des repas, et j'avais depuis longtemps tranché en me contentant de grignoter quand la faim me prenait).
Je rêvais du peintre. Celui qui vivait aux crochets des Curriaçao, et que j'avais connu, voire aimé avant mes tentatives de suicide. Il m'apparaissait, dans un paysage digne du douanier Rousseau : végétation exubérante, d'un vert acidulé, avec, entre les feuilles, les yeux fluorescents de quelques fauves à l'affût. C'était un cauchemar, où j'étais oppressée par la chaleur, l'humidité tropicale, collante (je dormais sur un matelas de laine, beaucoup trop chaud pour la saison), et angoissée par le silence (je mettais des boules Kiess dans mes oreilles, pour que mon sommeil, si fragile, ne soit pas troublé). J'appelais le peintre par son prénom, pour qu'il me rassurât, me prît dans ses bras, où j'espérais être à l'abri des fauves. Il vint vers moi, ébauchant un sourire. Et le sourire s'élargissait à mesure qu'il quittait le tableau, m'approchait. Quand il fut tout près, je pus voir ses canines. Il les planta dans mon cou. Je me réveillais en hurlant.
Non, je n'irais pas chez les Curriaçao . Je ne voulais pas revoir le peintre. Car c'était sûrement lui qui m'avait fait inviter. Il se sentait coupable. Pire : il désirait me revoir, se faire pardonner, reprendre le fil de nos tumultueuses amours... C'était exclu. Ni lui, ni aucun autre homme. Je continuerais ma vie seule, entre mes névroses et ma littérature. Il ne s'agissait, là aussi, que d'apprivoiser des bêtes sauvages.
Dans la semaine qui suivit, je cherchais vainement un mensonge plausible pour me décommander auprès du couple de mécènes. Je n'en trouvais aucun. Mon angoisse allait crescendo, quand la lecture du quotidien régional vint à point me rassurer. J'étais abonnée, mais je n'ouvrais plus les feuilles imprimées que pour y déposer les ordures. Et il m'arrivait alors de grappiller les nouvelles. Lecture parcellaire, entre les détritus et les taches, c'était une forme de cartomancie, d'interprétation superstitieuse de mon avenir, un nouveau jeu avec les mots. Les trois premières lettres d'un nom attirèrent mon attention. Je poussais les coquilles d'œufs, pour voir l'article en son entier. Il s'agissait bien du peintre, dont on rapportait qu'il partait exposer à Venise le 17 mai, pour un mois. Le 17 est un chiffre qui porte malheur en Italie. Je pouvais donc assumer de me rendre le 2 juin chez les Curriaçao.
A partir de ce jour, je commençais à me rétablir vraiment. J'eus moins sommeil, je me remis à ouvrir des livres, écrire des lettres. Et je fus très occupée par la recherche d'une tenue séduisante. Je la pris beige, par volonté de mimétisme avec le couguar. Je passais également un après-midi chez le coiffeur, d'où je ressortis rousse, frisée, ayant fait provision de cancans et photos dans des magazines people vieux de plusieurs mois. L'un d'eux présentait une réception chez les Curiaçao, ce qui me parut de bon augure. On n'y voyait aucun animal. Seulement des dames décolletées, des messieurs en nœud papillon. Le musicien était à l'épinette, sous un tableau du peintre, qui n'était pas plus présent que le couguar.
J'arrivais sereine, presque heureuse à la réception, le soir du 2 juin. L'hôtesse, qui s'exprimait avec un accent charmant, se montra chaleureuse, expansive. La pièce était emplie de son parfum au vétiver. Le soupçon me vint qu'on tentait de dissimuler quelques effluves animales, mais, au premier verre de champagne, je ris de ce soupçon, qui me parut être la dernière trace de ma dépression. Dans ce lieu magique, je ne pouvais plus me permettre d'être faible, laide, sinistre. L'immense serre où nous étions accueillis ressemblait au tableau de mon cauchemar, hostilité en moins. La végétation était plutôt rassurante, comme un éternel paradis écologique, préservé dans la saison unique d'un catalogue de voyages. Les perroquets étaient parfaitement civilisés, ne semant aucun excrément sur nos têtes, et cessant leurs cris quand le musicien joua Mozart sur son épinette. Je notais une grande harmonie entre les sons, les couleurs et les bulles de mon verre. Mon seul tourment était de ne connaître personne, et de devoir garder pour moi toutes les réflexions subtiles qui me venaient. Je me jugeais intelligente, belle, ironique. Et terriblement assoiffée. J'en étais à ma cinquième coupe de Dom Pérignon lorsque j'abordais témérairement l'autre solitaire de la soirée. Il était d'une laideur remarquable, avec un visage curieusement aplati. Peut-être avait-il un ancêtre indien ou nègre. Peut-être avait-il taillé des violons dans la forêt du couguar. J'évoquais les Guarani, le film Mission. J'enchaînais sur l'art baroque, la littérature italienne, tous mes classiques de séduction. Il approuvait silencieusement, hochant la tête, souriant. Je n'entendis que rarement sa voix, très rauque, et je ne compris jamais ce qu'il disait. J'envisageais trois hypothèses : ou il parlait une autre langue que la mienne (le tupi ? Le quichua ?) ou il avait été opéré d'un cancer du larynx. Ou j'étais tout à fait ivre. Quatrième hypothèse : les trois premières ensemble.
Boire eut bientôt un autre effet : j'avais une envie pressante. Je cherchais les toilettes des yeux, ne les découvris pas. Et je n'osais quitter abruptement mon compagnon de buffet car son regard, indubitablement amoureux, rachetait au mien toute la laideur de son visage. Il restait donc des hommes - au moins un - capables de me voir, de me désirer, de m'aimer ? De me protéger du couguar m'attendant aux toilettes ? Car il devait bien être quelque part, ce fauve ? Du zoo annoncé je n'avais, jusqu'à cette huitième coupe, vu que les aras, les cacatoès, une autruche pondant un œuf dans une coupe vidée de ses petits-fours, un kangourou distribuant des pétards sortis de sa poche ventrale. Tout cela était si aimable, si anodin, que j'avais failli poser ma main sur une musaraigne, geste qui eût été pour moi d'une grande audace, sans comparaison avec la taille de la bestiole. Mais elle ne faisait partie ni des animateurs ni des invités, c'était une pique-assiette, un croque-lardon ; un loufiat la chassa avant qu'elle achevât de m'apprivoiser. Je ne me sentais donc pas encore prête à trinquer avec le couguar, mais j'eus une nouvelle audace : demander à mon compagnon de me conduire aux lieux (j'employais la formule désuète, qui me parut délicieusement pudique). Je précisais ma phobie des animaux, afin qu'il n'y eut pas de malentendu. L'inconnu sourit bizarrement, sans faire de commentaires, et s'effaça en m'ouvrant la porte de la serre.
Nous traversâmes le parc, inondé de lune. Je frissonnais légèrement, à cause de la différence de température. Mon compagnon, décidément attentif, ôta sa veste, la posa sur moi. Ce faisant, sa main effleura mon épaule. Elle me parut douce, chaude, comme j'avais parfois imaginé que devait être le duvet d'un poussin. Nous atteignîmes le bord de la piscine, dont l'eau était éclairée par le fond du bassin, ce qui produisait une lumière bleue, étrange, en compétition avec la lune ma parut-il. La mosaïque était bordée d'une rangée de cabines en bois de pin, où des toilettes se signalaient par les dessins convenus. Je m'y précipitais.
Quand je ressortis, mon chevalier servant s'était éloigné jusqu'à un banc, où il s'était assis, sous un cèdre centenaire. Je m'installais près de lui. Il fumait. Il m'offrit une cigarette, qu'il alluma à son superbe briquet. Nos mains s'effleurèrent encore. Je n'osais plus parler, pour ne pas interrompre ce moment de grâce, de plénitude, de sérénité. Il y avait si longtemps que je n'avais éprouvé tout ça. Un soupir de bien-être m'échappa. Mon compagnon l'interpréta comme il se devait, et, se penchant sur moi, il m'embrassa. Long baiser sensuel, qui acheva de me délivrer. Je n'avais plus peur. Le couguar pouvait approcher, se coucher à mes pieds. Même le taureau - s'il y en avait un - était autorisé à paraître, ses deux cornes en ombre chinoise sous l'astre nocturne, telle une divinité ancienne. En plus de me sentir intelligente, belle, ironique, je me découvrais mystique, prête à déclamer de la poésie. Anna de Noailles, peut-être ? Plus jamais nous n'aurons notre âme de ce soir. Etc.
La bouche de mon compagnon était descendue jusqu'à mes seins, qu'il embrassait à travers l'étoffe de ma robe, ce qui m'excitait beaucoup. Je laissais tomber une bretelle, faisant jaillir un téton durci de mon décolleté. Le baiser cessa. Mon séducteur désignait ses pieds. Je supposai, regardant les chaussures neuves, qu'il souffrait. Nous étions restés debout des heures, dans une chaleur moite, et, moi-même, je me trouvais serrée dans mes escarpins pourtant vieux de cinq ans. Je me penchais pour les ôter, ce qui fit glisser la seconde bretelle de la robe. J'étais nue jusqu'à la taille, et j'envoyais mes chaussures se noyer dans l'eau de la piscine. Je riais, secouée de joie, exaspérée de désir. Quand donc avais-je été malade ? Suicidaire ? C'était dans une autre vie. Une vie d'avant le couguar, cette Arlésienne des Curriaçao. J'étais prête à faire l'amour sur la pelouse du parc, sans préambules ; je brûlais d' être pénétrée immédiatement. Celui que je tenais pour mon amant imminent se déchaussa, ainsi que je semblais l'y autoriser. Et là, sous la lune, je pus voir que ses pieds, comme ses mains, avaient un pouce opposable aux autres doigts. Il n'était ni tupi ni guarani, mais seulement singe.

1991